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Préface

Le souvenir des disgrâces ne donne pas seulement du plaisir à celui qui en est échappé. Mais comme le récit en plaît même à ceux qui le lisent, j'ai cru qu'ayant déjà donné l'Histoire de Mouley Archy (si connu sous le nom de Roi de Tafilalet) et de Mouley Ismaël ou Seméin el Heufenin[1], Roi de Fez et de Maroc, dont nous avons vu l'année dernière les Ambassadeurs à Paris, le Lecteur me saurait quelque gré, après lui avoir appris tant de grands événements, de lui donner non seulement ceux de mon Esclavage, mais même les aventures de plusieurs compagnons de mes disgrâces, que j'ai jugées n'être pas tout à fait indignes de sa curiosité.

On y verra, comme dans un tableau, les cruautés des peuples parmi lesquels j'ai demeuré captif près de onze ans, et eu tout le loisir d'apprendre les deux langues qui y sont les plus communes, à savoir l'arabesque[2] et l'espagnole.

La première s'y introduisit lorsque Jacob Almanzor[3] inonda pour ainsi dire toute l'Afrique d'Arabes, quand du fond de l'Arabie Heureuse où il régnait, aussi bien que dans la plupart de l'Afrique, il envoya ses Lieutenants faire la conquête d'Espagne, à la persuasion du Comte Dom Julien[4], dont l'histoire est si célèbre.

Ces mêmes Arabes, après avoir été 7 à 800 ans les maîtres de presque toute l'Espagne, en furent enfin dépossédés, et depuis entièrement chassés sous Philippe III. Et comme les Royaumes de Fez et de Maroc sont les plus proches d'Espagne, les Maures, en s'y retirant, y portèrent la langue espagnole, qui y est encore aussi commune aujourd'hui que l'arabe.

M'étant donc rendu ces deux langues familières, et étant naturellement curieux, j'ai pu par leur moyen m'informer de tout ce qui me paraissait digne d'observation.

Et comme les remarques que j'ai faites peuvent être d'usage aujourd'hui, que notre invincible Monarque[5] veut bien que les peuples d'Afrique se ressentent, aussi bien que l'Europe, de l'inclination qu'il a à la paix et à enrichir ses sujets par le commerce, et qu'il a envoyé un Ambassadeur exprès pour en confirmer le Traité qui s'en est fait ici avec les Ambassadeurs du Roi de Maroc, et que ce Prince a ratifié. Toutes ces raisons m'ont obligé de suivre la pente naturelle que j'ai toujours eue pour ma chère Patrie, me faisant un plaisir singulier de lui pouvoir être utile à quelque chose.

Quand ce petit travail ne devrait servir qu'à exciter les Chrétiens à devenir charitables envers les pauvres Esclaves, dont je tâche à représenter les souffrances, je me tiendrais pour bien récompensé, si je puis leur persuader que leurs aumônes ne sauraient être mieux employées qu'au rachat des captifs. Leurs misères et les cruautés que ces Barbares continuellement exercent sur eux sont telles qu'il n'y a rien qu'ils ne tentent, et point de périls où ils ne s'exposent, pour se retirer des mains de leurs tyrans.

J'en rapporte plusieurs exemples, entre lesquels est l'histoire d'un Français qui, après diverses fortunes, s'étant échappé de Tripoli[6] où il était esclave, se déguisa en Marabout[7] ou Ermite, et passa jusqu'à Maroc, au travers de je ne sais combien de déserts et de pays inhabités ; et à l'aide de ce déguisement et de la langue arabesque qu'il savait parfaitement, il vécut plus de deux ans dans la liberté de ces sortes de vagabonds.

Je rapporte aussi, dans l'histoire d'un autre esclave français, un événement qui tient tellement du miracle que j'ai jugé à propos d'y joindre l'attestation en forme de la vérité de la chose, signée de plusieurs témoins oculaires dignes de foi, du nombre desquels j'étais. En effet, depuis le miracle de Daniel, il n'y a point d'exemple si visible de l'assistance divine que celui de ce pauvre captif, qui fut condamné par Mouley Seméin à servir de pâture à quatorze lions affamés qui n'avaient mangé depuis trois jours, et qui cependant l'épargnèrent, et n'eurent pour ainsi dire que du respect et de la douceur pour lui, comme on verra plus amplement dans son lieu.

Outre l'histoire de ces deux hommes, j'en rapporterai encore plusieurs autres, qui ne seront pas moins agréables dans leurs sujets pour être moins tristes. Je les ai insérées telles que je les ai apprises de ceux mêmes à qui elles sont arrivées, afin d'ôter les fâcheuses idées que la lecture de tant d'horreurs et de supplices aurait pu laisser dans la mémoire du Lecteur. J'y ai encore ajouté la description de chaque ville où j'ai demeuré, comme dans leur véritable lieu, et plusieurs autres particularités que j'avais omises dans mon histoire précédente.

J'y ai encore joint un petit traité du Commerce et de la manière qu'il se fait dans ces quartiers-là, avec les précautions que doivent prendre ceux qui y vont pour y bien réussir.

Au reste, je me suis moins attaché à l'élégance et au style dans ma narration qu'à la vérité des choses, et à la simplicité que j'emploie, dont j'espère que le Lecteur me saura quelque gré.


  1. Mouley Ismaël (Moulay Ismaïl), également connu sous le nom de Seméin el Heufenin, régna sur le Maroc de 1672 à 1727. ↩︎

  2. « Arabesque » : terme courant au XVIIe siècle pour désigner la langue arabe. ↩︎

  3. Jacob Almanzor : Yacoub al-Mansour, calife almohade (r. 1184-1199). Moüette lui attribue ici de manière approximative l'invasion arabe de l'Espagne. ↩︎

  4. Dom Julien : le comte Julien, gouverneur de Ceuta, figure semi-légendaire accusé d'avoir facilité la conquête musulmane de l'Espagne en 711. ↩︎

  5. Louis XIV, roi de France (1643-1715). ↩︎

  6. Tripoli : Tripoli de Barbarie, actuelle capitale de la Libye. ↩︎

  7. Marabout : saint homme musulman, ermite vénéré en Afrique du Nord. ↩︎