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Chapitre XVII

Histoire de deux Renégats, dont l'un fut brûlé vif à Tétouan, et l'autre à Séville.

Deux Espagnols, l'un âgé de vingt ans natif de Murcie, et l'autre d'une Métairie qui est proche de la ville de Tarifa à l'embouchure du détroit de Gibraltar, âgé de vingt-quatre ans, avaient été pour leurs crimes exilés dans la Forteresse de Peñón de Vélez[1], qui est en Afrique dans la Province du Riff voisine de Tétouan. Quelque temps après qu'ils y furent arrivés, ils résolurent ensemble de se rendre aux Maures pour se faire Renégats. Une nuit qu'ils étaient de sentinelle, ils exécutèrent ce qu'ils avaient prémédité et passèrent aux ennemis ; ils furent rencontrés des Barbares dès le point du jour, lesquels les menèrent à Tétouan afin de les vendre.

Le Gouverneur de cette Ville les fit venir devant lui, tant pour s'informer de l'état de la Place que pour savoir quelle était leur intention. Après avoir appris ce qu'il voulait savoir touchant le Gouvernement du Peñón, il leur demanda ce qu'ils voulaient faire, à quel dessein ils étaient venus, et si c'était pour travailler ou pour se rendre Maures.

Celui de Murcie qui était le plus téméraire, lui dit hardiment qu'il était venu exprès dans le pays afin d'y renier Dieu, Chrême, Baptême, parents, pays et amis, pour embrasser la loi de Mahomet. Après qu'il eut fini son discours, l'Alcayde demanda à l'autre s'il disait comme lui. Mais comme il était plus avisé, il lui répondit qu'il était vrai qu'il était venu pour suivre la loi de l'Alcoran et pour renoncer à celle des Chrétiens, dans laquelle il était las de vivre.

Ayant achevé de parler, le Gouverneur se leva aussitôt en regardant fièrement le premier. — « Malheureux, lui dit-il, est-il possible que tu sois assez méchant pour renier de gaieté de cœur, et même en ma présence, ton Créateur sans lequel tu n'aurais jamais eu l'être, et qui est encore assez bon de te souffrir vivant après les paroles que tu viens de prononcer contre son adorable Majesté et la Sainteté de son Prophète ? Crois-tu, lui dit-il, que les Maures ne connaissent point Dieu ? et que Mahomet ne soit pas son Prophète ? Puisque tu renies le premier, qui est l'Auteur de toutes choses, pour suivre le second qui par ton dire ne doit être qu'un imposteur ; s'il est ainsi comme tu l'as témoigné par tes paroles, et que les Chrétiens aient seuls cet avantage d'adorer celui que tu renies ; pourquoi, malheureux, abandonnes-tu leur Religion qui doit être Sainte, pour en embrasser une dont tu ne crois pas que Dieu soit l'objet, et que tu ne connais pas ? Tu es bien misérable ! car il n'y a point ici-bas de supplices assez rudes qui puissent te punir du crime que tu viens de commettre. Ne crois pas qu'il demeure impuni, puisque j'en serai le vengeur ; car je veux que ton exemple serve à faire connaître à ceux qui pourront ici venir après toi pour embrasser notre loi, que nous croyons un Dieu sans trinité de personnes, duquel nous adorons la puissance, et que Mahomet est son plus grand Prophète. »

L'Alcayde ayant envoyé appeler le Cady qui se transporta chez lui, lui communiqua cette affaire dont il était le Juge. Et après l'avoir examinée, ils ordonnèrent pour réparation qu'on cracherait au visage de ce misérable, qu'on le traînerait par les cheveux jusqu'à ce qu'ils fussent tous arrachés, et qu'il fût ensuite promené par toutes les rues de la Ville ; qu'on lui plantât douze bougies ardentes dans les épaules et dans les mamelles, et qu'il fût mené dans la Place du Socy[2] ou Marché pour y être brûlé vif à petit feu. Cette Sentence fut exécutée dès qu'elle eut été prononcée, et le peuple à l'envi porta du bois au lieu de son supplice pour servir à punir son impiété.

Après cette exécution qui ne tarda guère, l'Alcayde fit vêtir superbement l'autre Renégat, qui était encore tout épouvanté du supplice que son compagnon venait de souffrir. Il le fit monter à cheval et l'envoya promener par toute la Ville et à l'entour des murailles. Il fut accompagné des Tambours, des Hautbois et des autres Instruments de Musique qui marchaient devant lui, et de toute la Cavalerie qui suivait. Après qu'il fut guéri de sa Circoncision, l'Alcayde le tint auprès de sa personne, et lui donna des emplois assez considérables, et le fit instruire de tous les principaux points de sa Religion. Lorsqu'on payait les Garammes[3], qui sont les Tailles du Roi, il y était toujours envoyé, d'où il rapportait de bons revenus, ce qui lui donna lieu d'amasser beaucoup de richesses. Son Patron mourut dans le temps qu'il était déjà fort opulent, qui non seulement le laissa libre, mais lui laissa encore une belle maison pour y demeurer.

L'amour du Renégat

Après cette mort, et que la liberté qu'il avait reçue le faisait maître de ses actions, il s'associa avec quelques Bourgeois de Tétouan afin de construire une Frégate pour aller en course. Lorsqu'elle eut été mise en état et qu'il en eut été fait Capitaine, il monta sur la mer afin de l'écumer, à quoi il gagna beaucoup de bien et acquit une grande réputation par les prises et descentes fréquentes qu'il faisait en Espagne. Il était fort considéré d'un chacun ; les principaux de la Ville eussent bien désiré de s'allier avec lui.

Quand on sut qu'il se voulait marier, on lui proposa divers partis fort avantageux. Un entre autres était de la plus belle fille qui fût dans Tétouan, laquelle pour être extrêmement fière avait refusé plusieurs bons partis. Il demanda à ceux qui lui en parlèrent s'il ne la pourrait point voir promenée dans quelque jardin, pendant qu'il serait déguisé dans un autre qui lui servirait d'espion, puisque la loi lui défendait de la voir autrement. La journée prise qu'elle devait déjeuner, on le mena dans un jardin voisin de celui où elle se promenait ; et comme tous leurs jardins ne sont séparés que par des haies fort claires, lorsqu'elle y fut entrée, il la considéra à son aise au travers de la haie en se promenant tout le long. Cette vue lui causa des joies non pareilles, mais quand il s'en fallut séparer, il en reçut une si grande tristesse qu'elle ne se peut bien exprimer.

Il pria ensuite l'un de ses amis qui était son Pilote de lui faire faire les compliments par sa femme, pendant qu'il la demanderait à son père (qui la lui promit au cas qu'elle y voulût consentir). Afin de l'obliger à lui vouloir du bien, il lui envoya plusieurs présents qu'il fit toujours accompagner des Tambours de la Ville, et la faisait souvent visiter par la femme de ce Pilote. Comme elle était importunée par tant de messages, un jour elle lui fit dire qu'elle était sollicitée vainement, d'autant qu'elle ne l'épouserait jamais de sa propre volonté ; que si on la contraignait de le faire, il aurait incessamment à sa suite un dragon pour le dévorer. Néanmoins le Pilote l'assura qu'elle ne voulait qu'éprouver s'il aurait de la persévérance.

Quelques jours après qu'il eut reçu cette réponse, il fut en course vers les Côtes d'Almeria au Royaume de Grenade, où il mit pied à terre. Il enleva plusieurs Pasteurs qu'il trouva de nuit retirés sous des Cabanes auprès de leurs Troupeaux, où par malheur il se rencontra deux femmes qui étaient venues le même soir avec chacune une de leurs filles pour voir leurs maris. Les ayant trouvés tous endormis, il les fit garrotter et mener à bord de sa Frégate, où il se rembarqua avec sa prise composée de dix personnes.

Lorsqu'il fut de retour à Tétouan, il envoya à sa Maîtresse la plus belle des deux filles pour la servir comme son Esclave. Elle lui envoya dire pour son remerciement que s'il était vrai qu'il l'aimât avec autant de passion qu'il le faisait paraître (ce qu'elle ne pouvait croire), ni qu'il fût un vrai Mahométan, s'il ne lui en donnait des preuves incontestables ; que c'était là le seul moyen de lui plaire et de mériter ses affections, et qu'il n'espérât pas les obtenir autrement. Lorsque le Renégat eut appris ces nouvelles, il ne tarda guères à renvoyer ses ambassadrices afin de l'assurer qu'il était toujours disposé à la satisfaire, et qu'elle n'avait rien qu'à lui commander.

— « Hé bien, leur dit cette inhumaine, rapportez donc à cet Amant qu'il ne prétende jamais de me posséder s'il ne m'amène ici son père, sa mère et ses sœurs (que je sais qui vivent encore) afin qu'ils nous servent d'Esclaves quand nous serons mariés. S'il le fait, qu'il soit tout assuré que dès le lendemain de son retour je lui donnerai toutes sortes de satisfactions, qu'il n'aura pas lieu de se plaindre de moi ; mais qu'il ne me prétende pas à moins. »

Le crime contre nature

Après avoir reçu de tels ordres, il alla vers sa Frégate qu'il fit armer de nouveau. Il choisit pour cette expédition cent des meilleurs Soldats de la Ville, et quatre jours après il sortit en rade. Lorsqu'il fut sorti hors de la Barre, et que l'obscurité d'un brouillard pouvait rendre sa route inconnue à ceux de Ceuta (lesquels comme ils n'en sont éloignés que de sept lieues tiennent toujours des Sentinelles du côté de Tétouan pour découvrir s'il n'y arrive ou sort point de Corsaires, afin d'envoyer leur Galiote pour leur donner la chasse), il fit voile vers la Côte d'Espagne où il arriva au commencement de la nuit, et mouilla l'ancre un peu au large afin de n'être point aperçu.

Ayant pris un habit Espagnol, et en ayant donné à dix des meilleurs de ses Soldats qui s'offrirent de le suivre dans tous les périls où il allait s'exposer, il mit pied à terre vis-à-vis de l'endroit où demeurait son père. Il prit avec lui quatre de ses Soldats, laissant les six autres pour garder la Chaloupe. Après avoir cheminé une demi-lieue, il fit cacher ses quatre hommes sous des Rochers qui étaient sur les bords du chemin qui conduisait à la métairie de son père, où il s'en alla seul.

Étant arrivé à la porte, il déclara qui il était afin qu'on lui ouvrît plus tôt. Son père qui était déjà couché dans le lit, ravi de joie de revoir un fils qu'il avait aimé tendrement et qu'il avait toujours pleuré depuis qu'il était Renégat, n'eut pas la patience de s'habiller pour l'aller recevoir et l'embrasser. Sa mère et ses sœurs, qui n'en firent pas moins, jetèrent une telle abondance de larmes de joie que le cœur du Tigre le plus inhumain s'en fût amolli. Après plusieurs sanglots qu'il accompagna de ses larmes feintes (qu'il jetait à la manière du Crocodile afin de les tromper pour les perdre), il les embrassa tous les uns après les autres, et leur demanda pardon de ses fautes passées, en leur promettant de mener une vie plus réglée qu'il n'avait pas fait jusqu'alors. Il demanda ensuite des nouvelles de tout le monde, et pria son père de faire retirer les serviteurs du logis, d'autant qu'il avait quelque chose d'importance à leur communiquer.

Après qu'ils furent sortis, il leur parla en ces termes : — « Je suis revenu vers vous, continua-t-il, mais dans un état qui va faire avantageusement fleurir notre Famille. Vous saurez donc que je me suis sauvé de Tétouan avec quatre Captifs que j'ai amenés avec moi dans une Chaloupe, dans laquelle sont plusieurs sacs d'or et d'argent, et même quelques Ballots de soie que je leur ai laissés à décharger. Je suis venu en diligence pour vous prier de venir nous aider à les porter proche d'ici à l'insu de vos Serviteurs, afin d'en ôter la connaissance au monde. Car si les Officiers du Roi ou l'Inquisition venaient à le savoir, sous prétexte que j'ai été Renégat ils pourraient s'en rendre les maîtres. » Et pour les mieux tromper il leur tira quantité de ducats d'or et d'autre monnaie Africaine, qu'il leur dit n'être pas la millième partie de son butin.

Ses parents, qui ne se seraient jamais doutés du dessein qu'il avait de leur nuire après toutes les marques qu'il leur avait données de son repentir, s'accordèrent de le suivre. Et comme les hommes dans ces sortes d'occasions sont ordinairement plus prompts que les femmes, son père sortit le premier avec lui et laissa sa mère et ses sœurs venir peu à peu à leur suite.

Lorsqu'il fut arrivé à l'endroit où les Soldats étaient cachés, il les appela et leur livra son père, qu'il leur fit lier et garrotter devant lui. Il leur commanda de le mener dans la Chaloupe, et de lui ôter la vie s'il faisait les moindres signes qui les pussent découvrir ; que lui cependant allait retourner au-devant de sa mère et de ses sœurs afin de les faire avancer.

Ce père affligé pour avoir été trop crédule, se voyant lié de la sorte et mené par un fils dénaturé dans une honteuse captivité, ne put retenir sa douleur. Et quoique sa vie fût dans un péril évident s'il criait, il donna néanmoins à sa voix toute la liberté de plaindre sa disgrâce, en poussant des soupirs si hauts et si pénétrants que l'air en fut tout rempli, lesquels furent portés par les moyens d'un écho jusqu'au lieu où plusieurs Pasteurs assemblés étaient couchés auprès de leurs Troupeaux.

(Il faut remarquer que c'est la coutume en Andalousie, aussi bien que dans la plus grande partie de l'Espagne, que les Troupeaux de Bœufs, de Moutons, de Chèvres et de Porcs passent les jours aussi bien que les nuits au milieu des campagnes, à cause que l'air y est fort tempéré dans toutes les saisons de l'année. Et les Pasteurs qui les gardent dressent des Cabanes dans les Plaines, où ils se retirent plusieurs ensemble la nuit afin d'être plus forts pour les défendre, tant de la dent des Loups que des mains des Voleurs, que pour se garantir eux-mêmes des descentes des Maures de Tétouan qui sont fréquentes dans ces quartiers.)

Ces Pasteurs ayant été alarmés par l'écho de la voix plaintive, s'armèrent tout aussitôt de leurs Fusils et de leurs épées, et coururent du côté où ils avaient entendu cette voix. Peu de temps après ils entendirent comme les Maures indiscrets (qui n'avaient pas suivi les ordres de leur Capitaine, pour l'horreur qu'ils eurent de tuer son père qu'ils voulaient emmener vivant) le conduisaient rudement et le menaçaient de lui ôter la vie s'il continuait de crier. Ils crurent d'abord que c'étaient quelques voleurs qui détroussaient des Marchands, ou qui violaient quelque fille qu'ils avaient enlevée à Tarifa le soir précédent. Les ayant environnés de tous côtés, lorsqu'ils les eurent renfermés au milieu d'eux, ils s'en approchèrent en faisant grand bruit et les saisirent aussitôt, sans leur donner aucun temps de se pouvoir défendre.

Le vieillard pâmé de joie de voir que ses plaintes l'avaient délivré, demeura quelque temps sans parler. Mais après être revenu à soi : — « Mes libérateurs, dit-il aux Pasteurs (entre lesquels était un qui était à lui), vous voyez de la manière qu'un misérable fils que j'ai Renégat me vient de traiter. Ce malheureux est venu me surprendre chez moi ; et après m'avoir livré entre les mains des satellites que vous voyez (qui ont été plus pitoyables que lui), il est retourné sur ses pas au-devant de sa mère et de ses sœurs pour les mener en Barbarie finir leurs jours dans une captivité douloureuse. »

Les Pasteurs, qui le reconnurent plutôt à sa voix qu'à son visage, le prièrent de se taire. Plusieurs d'entre eux se couchèrent par terre sur les bords du chemin, pendant que les autres menèrent les Maures liés par les poignets qu'ils laissèrent dans leurs Cabanes à la garde de quelques-uns de leurs compagnons.

Il était cependant déjà plus de minuit, que le Renégat (qui croyait son père à bord de sa Frégate) sollicitait fortement sa mère et ses sœurs de marcher un peu plus vite, afin de transporter tout le butin avant qu'il fût jour. Mais quand il eut un peu passé le lieu où il avait livré son père, il fut bien surpris de se voir saisi au collet et mis au même état qu'il l'avait fait mettre auparavant.

Lorsque ceux qui avaient conduit les Maures aux Cabanes furent de retour avec leurs compagnons, ils allèrent tous ensemble et sans bruit jusqu'au bord de la mer. Ils trouvèrent couchés sur le sable les autres Maures qui attendaient leurs camarades ; et croyant que ce fussent eux qui arrivassent avec leur prise, au lieu d'entrer dans leur Chaloupe, ils se livrèrent eux-mêmes dans les bras des Pasteurs, dans la pensée qu'ils allaient féliciter leur Capitaine de sa bonne fortune.

La fin tragique

Cependant la Frégate qui les attendait toujours à l'ancre, voyant que le jour s'approchait et qu'ils ne revenaient point, craignant quelque surprise, se mit à la voile pour retourner à Tétouan. Lorsqu'on l'aperçut à la rade, chacun croyant qu'elle eût fait bonne prise courut à la marine pour les féliciter sur leur heureux retour. Les Tambours et les Hautbois de la Ville y furent envoyés pour les amener en triomphe. Mais quand on eut appris ce qui était arrivé, cette grande allégresse se changea en gémissements. La belle qui avait causé tout ce désastre ne put s'empêcher de verser des larmes et de déplorer la perte d'un homme qui avait tout hasardé afin de mériter ses bonnes grâces.

Comme la mer était retirée lorsque la Frégate arriva à la rade, il lui fallut mouiller l'ancre en attendant son retour. Dans l'intervalle qu'elle y resta, les Sentinelles de Ceuta l'ayant aperçue, la Galiote de cette Place sortit aussitôt pour la venir reconnaître. Cette Galiote qui voguait à voiles et à rames arriva bientôt à bord de la Frégate, et après avoir reconnu qu'elle était aux Maures, elle la voulut aborder. Les Maures défendirent courageusement plus de deux heures entières ; et après avoir perdu plus de trente hommes qui furent tués, voyant qu'ils allaient succomber, ils coupèrent leurs câbles et échouèrent sur le sable. Les Espagnols qui les regardaient descendre en terre en tuèrent encore plusieurs, et même de ceux de la Ville qui étaient venus plutôt pour les voir combattre que pour leur donner du secours ; et ensuite ils s'en retournèrent sans avoir pu rien faire de plus considérable.

Les Pasteurs qui étaient retournés à leurs Cabanes pour achever d'y passer la nuit, ne manquèrent pas dès le grand matin de mener avec eux à Tarifa les Maures et le Renégat pour les livrer aux Inquisiteurs. Comme ceux-ci n'étaient que des familiers de l'Inquisition majeure qui était à Séville, ils écrivirent à l'Inquisiteur majeur, qui leur envoya des Archers pour les transférer devant son tribunal pour y être examinés. Les Maures qui furent reconnus pour Maures, et non pour Renégats comme on avait pensé qu'ils étaient, furent envoyés aux Galères.

Mais le Renégat fut gardé pour travailler à sa conversion, ou pour être puni de ses crimes. Ce misérable demeura obstiné, et fut si ferme dans sa nouvelle opinion que malgré les larmes de ses père, mère et sœurs qui ne l'avaient point abandonné, et malgré toutes les exhortations qui lui furent faites par les Inquisiteurs, il publia toujours hautement qu'il était Mahométan, et que comme tel il voulait mourir pour l'amour qu'il portait à l'une des plus belles Dames d'Afrique. Il proféra ensuite plusieurs injures à son père, à sa mère et aux Inquisiteurs. Ce qui les obligea de changer les premiers sentiments qu'ils avaient eus de lui pardonner s'il s'était converti, en ceux de le faire brûler vif à petit feu pour servir d'exemple.

Ainsi finit ce malheureux Apostat, qui n'eut pas une fin plus douce que son compagnon l'avait eue dans Tétouan quelques dix années auparavant.

J'ai appris cette histoire de plusieurs Espagnols, et d'un Français nommé Jacques Tesson, qui était natif du Havre de Grâce, et qui demeurait à Tétouan où il avait été vingt ans, pendant lesquels tout ceci arriva. Les Espagnols qui n'y avaient été guère moins se nommaient Francisco Garcia natif de Tarifa, Juan d'Ossona natif de Gibraltar, Matteo Basquez de Jerez de la Frontera, Diego de Morales de Cadix, Domingo Dias de Ceuta et Francisco Ortis Ximenez natif de Malaga, qui étaient aussi Captifs à Tétouan lorsque tout ce que j'ai écrit arriva. Ils furent depuis amenés à Fez par Mouley Archy lorsqu'il vainquit Gayland et le contraignit de se retirer à Alger.


Reperes historiques

« exiles dans la Forteresse de Penon de Velez » — Le Penon de Velez de la Gomera est un ilot rocheux sur la cote rifaine, conquis par l'Espagne en 1508, perdu en 1522, puis repris en 1564. Au XVIIe siecle, c'etait l'un des presidios les plus redoutes : une garnison minuscule sur un rocher battu par les vagues, a portee de fusil de la cote marocaine. L'Espagne y envoyait ses bannis et ses criminels, comme ces deux deserteurs en puissance. Aujourd'hui encore territoire espagnol, le Penon possede la plus courte frontiere terrestre internationale au monde : 85 metres avec le Maroc.

Source : « Penon de Velez de la Gomera », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Pe%C3%B1%C3%B3n_de_V%C3%A9lez_de_la_Gomera

« Malheureux, lui dit-il, est-il possible que tu sois assez mechant pour renier de gaiete de coeur [...] ton Createur » — La reaction du gouverneur de Tetouan est l'un des passages les plus surprenants du livre. Loin du cliche du musulman fanatique cherchant a convertir les chretiens, cet alcayde condamne violemment celui qui renie Dieu avec legerete. Son raisonnement est d'une logique implacable : si tu renies le Dieu des chretiens, c'est que tu ne crois en rien, donc tu insultes aussi Mahomet. Cette defense de la sincerite religieuse — par-dela les confessions — temoigne d'une conception de la foi que beaucoup de theologiens europeens de l'epoque auraient pu partager.

Source : Bartholome et Lucile Bennassar, « Les Chretiens d'Allah. L'histoire extraordinaire des renegats (XVIe-XVIIe siecles) », Perrin, 1989

« qu'on lui plantat douze bougies ardentes dans les epaules et dans les mamelles, et qu'il fut [...] brule vif a petit feu » — Le supplice inflige au renegat de Murcie est d'une cruaute deliberee et ritualisee. Les bougies plantees dans la chair, la promenade dans les rues, le bucher « a petit feu » — tout est concu pour faire de l'execution un spectacle public a valeur pedagogique. Le parallele avec les autodafes de l'Inquisition espagnole est frappant : des deux cotes du detroit de Gibraltar, on brulait ceux qui trahissaient la foi. Selon les archives inquisitoriales, seuls six renegats furent condamnes a mort entre 1540 et 1700, mais des centaines furent envoyes aux galeres.

Source : « Inquisition espagnole », Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Inquisition_espagnole

« l'Alcayde fit vetir superbement l'autre Renegat [...] le fit monter a cheval et l'envoya promener par toute la Ville » — Le contraste entre le sort des deux renegats est saisissant et pedagogique. L'un est brule vif pour avoir blaspheme, l'autre est fete en triomphe parce qu'il a exprime sa conversion avec respect. Le message est clair : l'islam accueille les convertis sinceres, mais punit ceux qui insultent Dieu. La promenade triomphale avec tambours et hautbois est le miroir exact de la promenade d'infamie du premier — meme parcours dans les rues, mais pour celebrer au lieu de chatier.

Source : « Des chretiens passent a l'islam : les renegats (XVIe-XVIIe siecle) », Presses universitaires de Provence, https://books.openedition.org/pup/6791

« les Sentinelles de Ceuta l'ayant apercue, la Galiote de cette Place sortit aussitot » — Ceuta, possession espagnole depuis 1415, etait situee a seulement sept lieues de Tetouan. Les deux villes se surveillaient mutuellement en permanence. Les Espagnols maintenaient des sentinelles orientees vers Tetouan pour reperer les sorties de corsaires, tandis que les Maures devaient profiter du brouillard ou de la nuit pour sortir en mer. Cette guerre d'observation constante dans le detroit de Gibraltar faisait de chaque expedition corsaire un jeu de cache-cache naval a haut risque.

Source : « Tetouan, place de rachat des captifs aux XVIe et XVIIe siecles », Cahiers de la Mediterranee, https://journals.openedition.org/cdlm/7207

« il entra dans une si grande tristesse [...] pour l'amour qu'il portait a l'une des plus belles Dames d'Afrique » — Le renegat de Tarifa refuse de se reconvertir au christianisme, non par conviction religieuse, mais par amour pour une femme de Tetouan qui l'a conduit a sa perte. Cette passion amoureuse comme moteur de l'apostasie est un theme recurrent chez les renegats. Les Bennassar, dans leur etude sur les « Chretiens d'Allah », montrent que les motivations des conversions a l'islam etaient rarement purement spirituelles : amelioration des conditions de vie, mariage, ambition sociale ou, comme ici, passion devoratrice.

Source : Bartholome et Lucile Bennassar, « Les Chretiens d'Allah », Perrin, 1989

« elle lui fit dire [...] qu'il ne la prétende pas a moins [qu'il amene] son pere, sa mere et ses soeurs [...] afin qu'ils nous servent d'Esclaves » — Cette exigence monstrueuse — reduire sa propre famille en esclavage comme preuve d'amour — releve du conte cruel autant que du fait divers. Elle rappelle les epreuves imposees aux pretendants dans les contes orientaux, mais avec une conclusion tragique bien reelle. La belle de Tetouan teste la soumission absolue du renegat, et celui-ci accepte. Ce recit illustre la fascination morbide des auteurs europeens pour les passions « barbares », mais Mouette le rapporte sur le temoignage de plusieurs captifs nommes, ce qui lui confere une credibilite inhabituelle.

Source : Germain Mouette, « Relation de la captivite du Sieur Mouette dans les Royaumes de Fez et de Maroc », Paris, Jean Cochart, 1683

« J'ai appris cette histoire de plusieurs Espagnols, et d'un Francais nomme Jacques Tesson [...] Francisco Garcia natif de Tarifa, Juan d'Ossona natif de Gibraltar » — Mouette prend soin de citer nommement ses sources : sept temoins, dont un Francais du Havre-de-Grace et six Espagnols de differentes villes d'Andalousie et du presidio de Ceuta. Cette precision inhabituelle dans un recit de captivite du XVIIe siecle temoigne d'une demarche quasi journalistique. Mouette recoupait ses informations aupres de plusieurs temoins independants — une methode qui donne a son recit une fiabilite bien superieure a celle de nombreux memorialistes de l'epoque.


  1. « Pignon de Velez » dans l'original. Le Peñón de Vélez de la Gomera, presido espagnol sur la côte rifaine. ↩︎

  2. « Socy » dans l'original. Il s'agit du souk, c'est-à-dire le marché. Le Grand Socco (Socco Grande) de Tétouan est aujourd'hui la place Feddan. ↩︎

  3. Impôts. Le terme « garame » désigne une contribution fiscale au Maroc. ↩︎