Chapitre IV
Des persécutions arrivées du règne de Mouley Archy.
Quoique ce Prince se fût montré assez doux envers les Chrétiens Captifs au commencement de son règne, il devint depuis fort cruel en leur endroit pour un tel sujet.
Les Soldats qui étaient dans les Places que le Roi d'Espagne occupait sur les côtes du Royaume de Fez, et qui étaient traités fort rudement, s'en allaient par troupes se rendre à Mouley Archy. Étant arrivés à Fez, ils y commirent en peu de temps beaucoup de désordres, qui changèrent tout d'un coup l'esprit du Roi et lui firent tourner en fureur la douceur qu'il avait eue auparavant pour tous les Chrétiens Esclaves. De sorte qu'il donna ordre au fils d'un Renégat Espagnol appelé Ardouan, de les charger tous de fers et de leur donner des gardiens qui ne les laissassent plus aller nulle part, mais qui les fissent toujours travailler. Ainsi ils reçurent en général le châtiment que quelques particuliers avaient mérité ; ce qui arrive ordinairement en ces lieux.
Soupçonnant un jour un jeune Espagnol appelé Francisco Carrion d'avoir commis une faute assez légère, nonobstant toutes les raisons que le Captif put alléguer pour se justifier, il le fit promener honteusement par toutes les rues de Fez pour servir de jouet aux enfants, qui l'aiguillonnèrent à l'envi les uns des autres avec des roseaux pointus ; ce qu'il souffrit avec une constance véritablement Chrétienne. On le ramena à demi mort devant la porte du Palais, où le Roi commanda aux Bouchers de le massacrer, et de lui en apporter la tête pour la voir ; et son corps fut mis en quatorze pièces, et ensuite jeté par son ordre aux chiens.
Une autre fois, ayant été prié par les Habitants de la Ville de Tétouan[1] de retirer des Galères de Gênes l'un de leurs plus fameux Corsaires, appelé Seth Ben Hendou, que les Génois avaient pris, il le leur envoya demander par un Juif, offrant de donner en échange tous ceux de leur nation qui étaient captifs dans son Royaume. Mais comme les Génois savaient bien qu'il y en avait très peu, ils lui mandèrent qu'ils lui envoyaient un chien, pour lequel ils donnèrent liberté au Corsaire ; voulant faire entendre qu'ils n'estimaient pas plus un Mahométan qu'un chien.
Cela anima tellement le Roi qu'il jura qu'il ne donnerait jamais la liberté à aucun Chrétien pour quelque prix que ce fût ; et au même instant, il envoya ordre aux Habitants de Salé et de Tétouan de recommencer avec plus d'ardeur que jamais leurs courses sur les Chrétiens. Il fit faire deux Vaisseaux pour le même sujet, et donna ordre aux Gouverneurs de ces deux Villes de lui envoyer à Fez tous les Capitaines et Officiers des Vaisseaux, avec les principaux Passagers et les Marchands qu'ils prendraient, pour les faire mourir dans les galères de Fez, par lesquelles il entendait les ouvrages à quoi il les employait.
Il eut même dessein, peu de temps après, de faire brûler ses Esclaves ; ce qui arriva pour un tel sujet. Un Maure se présenta un jour devant lui pour lui demander l'aumône, disant qu'il était un pauvre Esclave qui s'était sauvé de la main des Chrétiens ; et qu'en Espagne, où il avait été longtemps, on lui avait fait souffrir une infinité de cruautés (qu'il inventa pour exciter sa colère). Le Roi, ayant eu compassion de tant de misères, s'écria : « Est-il possible que mes frères soient ainsi traités en Europe, et que ces chiens de Chrétiens soient si bien avec moi ? » — « Ce que je dis est si véritable, répliqua ce méchant homme, que comme ils savent encore que nous avons horreur du porc et que notre loi défend d'en manger, ils nous y contraignent par violence, nous en font boire du lait et coucher avec ces animaux. »
Le Roi crut facilement tout ce récit, et dans la fureur où il le mit, il appela les Noirs de sa Garde et leur commanda d'assembler tous les esclaves dans une grande place derrière son Palais appelée Mechouar[2]. Et auparavant de les y conduire, de les faire tous charger de bois. Toutes ces innocentes victimes se voyant là assemblées, liées deux à deux, et le feu prêt d'être mis au bois qu'ils avaient apporté, n'attendaient plus que le moment qui les allait faire passer de cette vie languissante à une autre plus heureuse, glorifiant Dieu qui les appelait dans ce jour à la Couronne du martyre. Quelques-uns d'eux, plus attachés à la vie quoiqu'ils en menassent une très misérable, avaient regret de mourir si jeunes. Mais néanmoins, adorant l'ordre de la divine Providence, ils se résolvaient de souffrir la mort à l'occasion de leur Religion. L'on voyait quelques vénérables vieillards qui encourageaient ces jeunes gens, et qui leur représentaient ce que Jésus-Christ avait enduré pour nous ; leur rapportèrent encore l'exemple d'une infinité de Saints martyrs afin de les fortifier. Et comme ils furent longtemps dans l'attente du cruel Arrêt de leur supplice, Dieu les en délivra par un tel moyen.
Un Chérif, ou Prince Maure, alla sur ce bruit trouver le Roi au Palais pour lui remontrer que c'était injustement qu'il ordonnait cette exécution ; qu'il avait été plus de vingt années captif en Espagne sans avoir reçu aucun cruel traitement ; qu'au contraire, plusieurs des Mahométans qu'il y avait vus estimaient leur esclavage fort supportable. Mais que s'il désirait en avoir des preuves plus claires, qu'il donnât ordre que l'on l'informât de tous ceux qui y avaient pareillement demeuré, afin qu'il fût éclairci de l'imposture que le Maure lui avait dite pour tirer de lui une plus grosse aumône.
Le Roi, qui fut un peu apaisé par ce discours, donna ordre en même temps de chercher cet imposteur pour être confronté avec le Chérif : mais il fut impossible de le rencontrer, quelque diligence qu'on pût faire. Le Roi ne laissa pas de faire venir tous ceux qui avaient demeuré en Espagne pour les interroger sur la manière dont on les avait traités, et ils l'assurèrent que le rapport du Chérif était véritable. Si bien que commençant d'ouvrir les yeux, il reconnut qu'il s'était trop légèrement laissé aller à la colère. C'est pourquoi il commanda aussitôt de faire revenir les Chrétiens, dont la captivité commença alors à devenir un peu moins rude.
Mais il n'y a rien de plus digne de remarque dans les cruautés de Mouley Archy que la fin tragique et glorieuse d'un Cavalier Espagnol appelé Dom Pedro Lopes. Il était Capitaine général de la Cavalerie de Melilla, Place d'Armes que Sa Majesté Catholique occupe sur les limites d'Alcaladia, qui est à l'embouchure du Fleuve de Meluya[3], qui sépare les Royaumes de Fez de celui de Tremezen[4]. Comme fort souvent il faisait des courses sur les Barbares de cette Province et les menait captifs en troupes, il les avait contraints de se retirer aux plus hautes Montagnes pour se mettre en sûreté. Mais enfin, lui ayant dressé une embuscade avec le secours de ceux du Riff, Province voisine, ils le firent captif avec son frère qui était son Lieutenant, après que tous deux eurent longtemps soutenu généreusement leur effort.
Il était en son pouvoir de s'échapper s'il avait voulu le faire, comme firent plusieurs de ses gens qui étaient montés à l'avantage : mais il ne put se résoudre d'abandonner son frère qui était blessé, qu'il aimait plus que lui-même. Les Barbares le voulaient sur le champ sacrifier à leur vengeance, mais le Gouverneur du Riff les retint ; et comme il admirait la valeur de Dom Pedro, il le régala dans sa Tente et fit panser son frère avec beaucoup de soin. Dès le lendemain, il leur fit prendre la route de Fez pour les présenter au Roi.
Mouley Archy témoigna beaucoup de joie de voir en sa puissance ce Capitaine dont on faisait tant de bruit. Il conçut tant d'estime pour lui qu'il lui fit mille offres obligeantes, et lui promit même de l'adopter pour son fils s'il voulait changer de Religion. Mais voyant qu'après l'avoir tenu plusieurs jours il ne pouvait rien gagner sur son esprit, il l'envoya à la prison des captifs pour être employé aux travaux ordinaires, dans la pensée qu'il s'en lasserait et changerait de langage ; et les peines de l'esclavage ne servirent qu'à l'affermir dans sa foi et à éprouver davantage sa constance. Le Roi témoigna en apparence qu'il estimait son courage, et après de nouvelles marques de bienveillance, il lui donna la charge d'Alcayde de tous ses captifs, que Dom Pedro ne put jamais se dispenser d'accepter.
Pendant toute sa captivité qui dura six ans, il donna mille exemples de générosité et de vertu. Comme l'argent ne lui manquait point, soit qu'il lui fût donné par le Roi, ou qu'il en reçût de sa maison, il entretenait de vêtements les plus pauvres esclaves. Ses aumônes étaient si secrètes que ceux qui les recevaient étaient quelquefois plusieurs jours sans savoir d'où elles venaient. Les infirmes étaient secourus de lui et de son frère avec une admirable charité, car ils n'épargnaient rien de tout ce qu'ils possédaient pour les assister. Mais son frère, qui lui fut ôté par la violence d'une maladie, le toucha plus sensiblement que toutes les peines de l'esclavage.
Dans ce même temps, les Barbares, craignant qu'il ne recouvrît sa liberté et qu'il ne leur fît quelque jour plus de mal que jamais, envoyèrent prier le Roi de le leur livrer pour une grosse somme d'argent. Le Roi s'étonna de leur crainte, et de ce que ce seul homme leur faisait plus de peur que toute l'Espagne. Néanmoins, pour les contenter, il leur promit de les ôter d'inquiétude, et qu'ils verraient bientôt Lopes mort, ou converti à leur loi. Depuis ce temps-là, il ne fit qu'attendre quelque occasion propre pour exécuter son dessein avec plus d'apparence de justice.
Comme il rencontra un jour un des Gardes de ses magasins de grains ivre d'eau-de-vie, il envoya aussitôt ordre à Mouley Seméin son frère d'aller à notre prison pour maltraiter douze des premiers esclaves qu'il y rencontrerait, et de les amener devant lui accompagnés de Lopes. Le Prince exécuta ses ordres, et après avoir meurtri de coups ceux qui se trouvèrent sous sa main, il les donna à ses Gardes pour les amener au Palais avec lui.
Y étant arrivé, Mouley Archy lui dit qu'il allait faire mourir Lopes s'il se présentait comme Chrétien devant lui. Le Prince, qui l'aimait, sortit à la porte du Palais pour en donner avis à ce Gentilhomme. Lequel, bannissant toute crainte, leva les yeux vers le Ciel, se recommanda à Dieu et à Notre-Dame protectrice des Captifs d'Afrique ; et se contentant de remercier le Prince par une profonde révérence, sans l'écouter davantage, il passa outre à la tête de ses compagnons.
Dès que le Roi eut aperçu ces pauvres estropiés, qui pouvaient à peine marcher à cause des coups qu'ils avaient reçus, rugissant comme un lion, il commanda qu'on les attachât à des orangers qui étaient dans la cour du Palais, excepté Lopes qu'il appela. Et ayant su de son frère qu'il était dans le dessein de ne point renoncer à sa foi, il lui demanda pourquoi, lui ayant donné pouvoir sur tous ses Esclaves, il leur permettait de vendre de l'eau-de-vie aux Maures. Là-dessus, sans attendre sa réponse, il lui donna plusieurs coups de cimeterre dont il le renversa mort à ses pieds. Ensuite il alla vers les autres pour achever de contenter sa rage, et les chargea avec tant de furie qu'il les eût bientôt mis en pièces, si Cheq Louéty, son beau-père (et celui qui était le plus en faveur auprès de lui), en étant averti, ne fût venu l'embrasser et lui ôter le cimeterre des mains. Il lui représenta que si le bruit de ce massacre passait chez les Espagnols, qui tenaient trente Maures pour un Chrétien qui était en Barbarie, ils ne manqueraient pas de leur faire repentir le même traitement qu'il venait de faire à Lopes et à ses compagnons. Il modéra la fureur du Roi par ce discours, et obtint que Lopes fût enterré au lieu de la sépulture des Chrétiens, et ses compagnons renvoyés avec les autres pour se faire traiter de leurs plaies, qui étaient telles que plusieurs en moururent peu de jours après.
Quinze jours après cette action, Mouley Archy alla visiter sa ville de Salé pour y passer le mois du Ramadan (ou Carême). Ayant vu à son entrée plusieurs jeunes Chrétiens par les rues, il commanda à Hamet Benyencourt, pour lors Gouverneur de la Ville (et mon Patron), de les lui faire amener. Comme ils étaient au nombre de dix-neuf, le Roi les ayant vus assez bien faits les envoya quelques jours après à Fez avec ordre de les enfermer jusqu'à son retour. Ils furent soigneusement gardés au Palais, et ses ordres furent si bien suivis qu'aucun des Captifs ne leur put jamais parler.
Sur la fin du Ramadan, le Roi retourna à Fez pour y célébrer la Pâque. Et le jour de cette Fête, les faisant venir tous devant lui, alors il les prêcha sur l'excellence de sa fausse Religion, et leur dit que s'ils ne voulaient pas suivre la loi de Mahomet, ils seraient infailliblement damnés. Il leur promit ensuite que lorsqu'ils seraient assez versés dans l'intelligence de l'Alcoran et de la Langue Arabesque, il les ferait tous Gouverneurs de Villes et Capitaines de ses Troupes ; qu'il les marierait avantageusement, leur donnerait des vêtements très beaux, des chevaux, de l'or, de l'argent, et tout ce qu'ils pourraient désirer. Enfin, qu'ils seraient traités comme ses enfants qu'il aurait engendrés au salut.
Ces jeunes gens, qui étaient presque tous valets et garçons de Navires, et par conséquent peu instruits dans la Religion Catholique (la plupart même d'entre eux hérétiques), écoutèrent les promesses de ce Prince Barbare et se firent tous Mahométans, excepté deux. Le Roi les fit aussitôt vêtir d'habits somptueux. Il leur donna à chacun un cimeterre et un cheval, et les fit en cet état aller à toutes les Mosquées, où ils furent accompagnés des grands du Royaume, et suivis de la Musique et de toute la Cavalerie du Roi qui marchait les Drapeaux déployés.
Tout le peuple qui était par les chemins et par les rues pour voir ces nouveaux Mahométans leur donnait mille bénédictions. Le Roi ayant fait préparer dans son Palais un magnifique festin pour les traiter, les fit manger à sa table servis par les plus grands Seigneurs. Il leur donna ensuite quelque somme d'argent, et ceux qui étaient en âge de prendre femme, après qu'ils furent guéris de leur circoncision, il les maria richement. Mais leur fortune ne dura pas longtemps, car nous avons vu mourir la plupart de ces Renégats misérables sous le Roi qui règne aujourd'hui.
Quant aux deux qui n'avaient point voulu renier la Foi, dont un était Anglais hérétique et l'autre Français Catholique natif de Dieppe (lequel s'était embarqué avec nous pour apprendre la navigation), le Roi exerça sur eux tout ce que la rage lui put suggérer. Voyant que ses violences ne pouvaient rien sur leur courage, il les envoya servir à son Écurie, commandant à l'Alcayde ou Écuyer d'icelle de ne leur donner aucun repos. Mais les travaux de l'Écurie les firent bientôt tomber dans une grande maladie, ce qui fit que le Roi les envoya à la prison des autres Captifs, et depuis ne songea plus à eux. Ils payèrent le reste de leur captivité avec assez de douceur, jusqu'à ce qu'ils recouvrèrent la liberté en l'année 1676. J'ai appris que Pierre Sevaut, qui était le Français, vint à Paris remercier les Pères de la Merci des diligences qu'ils avaient faites pour son rachat.
Cet ennemi irréconciliable des Chrétiens ne se contentait pas de persécuter ceux de notre sexe qui ne voulaient pas renier leur foi. Plusieurs filles et femmes qui avaient été malheureusement prises sur mer, ou dans leurs propres maisons sur les côtes d'Espagne et de Portugal, étaient renfermées dans son Sérail, où elles étaient employées aux ouvrages les plus vils, et où elles avaient pour leurs bourreaux plus de mille Noires (qui sont les Esclaves des Reines, comme les Noirs le sont du Roi). Il fallait que ces malheureuses fussent les servantes de toutes, et lorsqu'elles ne pouvaient suffire à faire tout ce qu'on leur commandait, le Roi avait donné ordre de les maltraiter. Et quand elles se plaignaient à lui de leur mauvais traitement, il ne leur disait autre chose, sinon que si elles se voulaient délivrer de ces peines, elles n'avaient qu'à changer de Religion. Celles qui lui paraissaient assez belles pour lui donner de l'amour, il leur promettait que si elles voulaient se faire Mahométanes, il les comblerait de biens et les tiendrait au nombre de ses plus chéries. Cependant il ne s'en est guère trouvé, grâces à Dieu, dont il soit venu à bout par ce moyen, et qui n'aient mieux aimé souffrir en conservant la pureté de leur foi, que de se voir combler de richesses et jouir de toutes sortes de voluptés en embrassant la loi ridicule de Mahomet, qui est si pleine de fables et d'absurdités que je m'étonne comment il se trouve des hommes qui s'y laissent abuser.
Repères historiques
« Ce Prince se fût montré assez doux envers les Chrétiens Captifs au commencement de son règne » — Moulay al-Rachid (« Mouley Archy »), qui régna de 1666 à 1672, fut le premier sultan alaouite à unifier le Maroc. Après avoir pris Fès en juin 1666, il se montra d'abord bienveillant envers les habitants, distribuant des largesses aux oulémas. Sa dynastie, les Alaouites — qui règne encore aujourd'hui — descendait de chérifs du Tafilalet. Son règne fut bref : il mourut à Marrakech le 9 avril 1672, à 42 ans, des suites d'une chute de cheval, et son demi-frère Moulay Ismaïl lui succéda aussitôt.
Source : « Al-Rashid of Morocco », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Al-Rashid_of_Morocco
« Les Soldats qui étaient dans les Places que le Roi d'Espagne occupait sur les côtes » — L'Espagne maintenait depuis la fin du XVe siècle des garnisons fortifiées (les « présides ») sur la côte nord-africaine, dont Melilla (1497), Ceuta, Oran et d'autres. Ces postes, cernés de remparts dans un environnement hostile, souffraient d'un ravitaillement aléatoire et d'une solde misérable. Les désertions y étaient fréquentes : des soldats s'enfuyaient vers l'intérieur du Maroc, préférant parfois se convertir à l'islam plutôt que d'endurer les conditions du service. C'est ce flux de déserteurs espagnols vers Fès qui, selon Moüette, déclencha la colère de Moulay al-Rachid contre l'ensemble des captifs chrétiens.
Source : « Les Présides espagnols en Afrique du Nord », VitamineDZ, https://www.vitaminedz.com/fr/Algerie/les-presides-espagnols-en-afrique-du-224135-Articles-0-0-1.html
« Il le fit promener honteusement par toutes les rues de Fez pour servir de jouet aux enfants » — Le supplice infligé à Francisco Carrion — promenade d'humiliation, aiguillons de roseau, décapitation, corps découpé en quatorze morceaux jeté aux chiens — relève d'un registre de cruauté publique qui n'est pas propre au Maroc de cette époque. De tels spectacles punitifs étaient courants dans l'ensemble du monde méditerranéen, y compris en Europe chrétienne. Ce qui frappe ici, c'est l'insistance de Moüette sur la « constance véritablement Chrétienne » du supplicié : le récit de captivité servait aussi de littérature édifiante, où le martyre individuel devait renforcer la foi des lecteurs européens.
Source : Germain Moüette, Relation de la captivité, Paris, Jean Cochart, 1683 ; contexte dans G. Ferrara, « Les exécutions sanglantes de Mouley Ismaël et les captifs chrétiens », Bulletin Hispanique, 35(4), 1933, https://www.persee.fr/doc/hispa_0007-4640_1933_num_35_4_2597
« Les Génois… lui mandèrent qu'ils lui envoyaient un chien » — La République de Gênes était au XVIIe siècle une puissance maritime majeure en Méditerranée, qui affrontait régulièrement les corsaires barbaresques. L'échange de captifs entre États chrétiens et musulmans obéissait à des négociations complexes, où la valeur marchande et symbolique de chaque prisonnier pesait lourd. L'affront des Génois — envoyer un chien en échange d'un corsaire — est un geste délibérément provocateur qui illustre le mépris réciproque entre les deux rives. Selon Moüette, cet incident eut des conséquences dramatiques : Moulay al-Rachid jura de ne plus jamais libérer de chrétien et relança les courses de Salé et Tétouan.
Source : « Barbary corsairs », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Barbary_corsairs ; Adrian Tinniswood, Pirates of Barbary: Corsairs, Conquests and Captivity in the 17th-Century Mediterranean, Vintage, 2011.
« Il envoya ordre aux Habitants de Salé et de Tétouan de recommencer… leurs courses sur les Chrétiens » — Salé et Tétouan étaient les deux grands ports corsaires du Maroc. Salé avait même formé, au début du XVIIe siècle, une république de pirates quasi indépendante, la « République du Bouregreg », fondée en partie par des Morisques expulsés d'Espagne. Le sultan alaouite avait forcé Salé à reconnaître son autorité, mais la course restait une source de revenus considérable pour la couronne. On estime qu'entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les corsaires barbaresques d'Afrique du Nord capturèrent et réduisirent en esclavage plus d'un million d'Européens.
Source : « Republic of Salé », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Republic_of_Salé ; « Barbary slave trade », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Barbary_slave_trade
« N'attendaient plus que le moment qui les allait faire passer de cette vie languissante… glorifiant Dieu » — La scène du bûcher collectif au mechouar de Fès, où des centaines de captifs chrétiens sont liés deux à deux avec du bois prêt à être allumé, est l'un des passages les plus saisissants du récit. Cette menace d'autodafé, provoquée par les mensonges d'un imposteur, met en lumière la précarité absolue des captifs : leur sort pouvait basculer sur la foi d'une seule dénonciation. Le fait qu'un chérif — un prince musulman — intervienne pour sauver les chrétiens en témoignant de sa propre expérience d'esclave en Espagne nuance le tableau et montre que les relations entre les deux mondes n'étaient pas seulement faites de violence.
Source : Germain Moüette, Relation de la captivité, 1683 ; analyse dans « Le Maroc du XVIIe siècle dans le récit de captivité de Germain Mouette », Archétype, https://revues.imist.ma/index.php/archetype/article/download/49912/26098/138983
« Dom Pedro Lopes… Capitaine général de la Cavalerie de Melilla » — Melilla, conquise par la Castille en 1497, était le préside espagnol le plus avancé face au pays rifain. La garnison y menait des razzias régulières contre les tribus environnantes, ce qui engendrait un état de guerre permanent. Le parcours de Dom Pedro Lopes — capturé par embuscade, respecté par le gouverneur du Rif pour sa bravoure, puis offert des honneurs par le sultan à condition de se convertir — illustre un schéma fréquent : les captifs de haut rang étaient des atouts diplomatiques et politiques, que l'on cherchait à retourner plutôt qu'à briser.
Source : « Melilla », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Melilla ; « Melilla », Britannica, https://www.britannica.com/place/Melilla
« Il leur promit… de l'adopter pour son fils s'il voulait changer de Religion » — La conversion des captifs chrétiens à l'islam (les « renégats ») était un phénomène massif aux XVIe et XVIIe siècles. Ces convertis jouaient un rôle important dans l'appareil militaire et administratif des sultanats nord-africains. Au Maroc, entre la bataille des Trois Rois (1578) et la mort de Moulay Ismaïl (1727), les renégats ont contribué activement à la construction de l'État. Ceux qui résistaient, comme Dom Pedro Lopes, prenaient un risque mortel — mais leur refus faisait d'eux des héros dans les récits publiés en Europe, alimentant une véritable littérature du martyre.
Source : « Les renégats : des fous d'Allah au service des sultans », TelQuel, 29 mars 2024, https://telquel.ma/2024/03/29/les-renegats-des-fous-dallah-au-service-des-sultans_1864421 ; « Des chrétiens passent à l'islam : les renégats (XVIe-XVIIe siècle) », Presses universitaires de Provence, https://books.openedition.org/pup/6791
« Ces jeunes gens… se firent tous Mahométans, excepté deux » — Le récit de la conversion forcée des dix-neuf jeunes captifs de Salé, séduits par les promesses de richesses, de chevaux et de mariages, et de la résistance de deux d'entre eux — un Anglais et un Français de Dieppe — est remarquable. Moüette note que ces renégats « misérables » moururent pour la plupart sous le règne suivant (Moulay Ismaïl), suggérant que les promesses du sultan n'engageaient guère ses successeurs. Quant au Français Pierre Sevaut, il fut racheté en 1676 par l'Ordre de Notre-Dame de la Merci, fondé au XIIIe siècle précisément pour négocier la libération des captifs chrétiens en terre d'islam. Les mercédaires ajoutaient à leurs voeux un engagement exceptionnel : se livrer eux-mêmes en otage si nécessaire.
Source : « L'Ordre de Notre Dame de la Merci », Yabiladi, https://www.yabiladi.com/articles/details/77205/histoire-l-ordre-notre-dame-merci.html ; « Ordre de Notre-Dame de la Merci », Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_de_Notre-Dame-de-la-Merci
« Plusieurs filles et femmes… renfermées dans son Sérail » — Moüette consacre un passage rare aux femmes chrétiennes captives dans le sérail royal, soumises au travail forcé sous la surveillance de « plus de mille Noires ». L'esclavage féminin au Maroc est moins documenté que celui des hommes, car les femmes disparaissaient dans l'espace clos du harem, hors de portée des témoins européens. Moüette insiste sur leur résistance spirituelle : presque aucune n'aurait accepté la conversion malgré les promesses du sultan. Ce témoignage, aussi partial qu'il soit, reste l'un des rares regards européens du XVIIe siècle sur la condition des captives dans un sérail marocain.
Source : « Le Maroc sous Moulay Ismail, prison à ciel ouvert pour les esclaves chrétiens », Yabiladi, https://www.yabiladi.com/articles/details/76618/histoire-maroc-sous-moulay-ismail.html ; « D'Europe et d'Orient, les approches de l'esclavage des chrétiens en terres d'Islam », Annales, 2008, https://shs.cairn.info/revue-annales-2008-4-page-829
« Toutouan » dans l'original. Tétouan, ville du nord du Maroc. ↩︎
« Mechonal » dans l'original. Le mechouar désigne la grande place d'armes attenante au palais royal dans les villes marocaines. ↩︎
Aujourd'hui la Moulouya, principal fleuve du Maroc oriental. ↩︎
« Tremezem » dans l'original. Aujourd'hui Tlemcen, ville de l'ouest de l'Algérie. ↩︎