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Chapitre V

Des persécutions et des travaux que nous souffrîmes à Mequinez, que le Roi fit réédifier de neuf pour y tenir sa Cour.

Mequinez[1] ayant été donnée par Mouley Archy à Mouley Seméin son frère pour son Apanage, ce jeune Prince y avait toujours fait son plus ordinaire séjour, quoiqu'il eût dans Fez Neuve le plus beau Palais de la Ville. Néanmoins, lorsqu'il parvint à la Couronne, comme la situation de cette Ville est dans une fort belle Plaine couverte de quantité d'Oliviers, elle lui fit prendre le dessein d'y transférer sa Cour. Mais comme il n'y avait que de vieux bâtiments, il voulut avant que de le faire les rétablir tout de neuf. Pour cela, les ouvrages qu'il avait commencé de faire faire à Fez étant achevés, il y fit conduire ses Captifs pour y travailler.

À notre arrivée, un Noir d'une hauteur prodigieuse, d'un regard épouvantable et d'une voix aussi terrible que l'aboi de Cerbère, vint nous recevoir à la porte du Château. Il tenait en main un bâton d'une grosseur et d'une longueur proportionnée à sa taille, et nous reçut par une volée de coups dont aucun de la troupe ne se trouva exempt. Ensuite il nous mena dans les magasins choisir des pics d'un poids extraordinaire ; et nous en ayant donné à chacun un, il nous conduisit sur de vieux murs pour les démolir.

Ce fut là notre premier travail, qui continuait depuis l'aube du jour jusqu'à la nuit toute noire ; et si on l'interrompait, on en recevait incontinent le salaire. Ce Noir ne nous donnait pas même le temps de manger : il n'abandonnait jamais les travaux qu'il n'y laissât quelqu'un à sa place. Et ce changement n'était qu'à notre désavantage, car non seulement nous étions maltraités de ces nouveaux Comités[2], mais ils lui disaient à son retour ceux qui n'avaient pas travaillé à leur gré. Sur leur rapport il redoublait ses coups, qu'il tâchait d'ordinaire d'appliquer sur les parties du corps les plus sensibles, et où il croyait faire le plus de mal. La tête était l'endroit où il frappait volontiers ; et quand il en avait cassé quelqu'une, il contrefaisait le Chirurgien pitoyable en y appliquant de la chaux vive pour arrêter le sang qui en sortait. Lorsqu'il voyait que quelqu'un ne pouvait plus marcher à cause des coups qu'il avait reçus, il avait un terrible secret pour en donner le moyen, qui était de les redoubler, et de faire oublier les premiers par les seconds.

Un jour que le Roi vint ouvrir les fondements du Sérail, quelques-uns, encore couverts de sang de leurs plaies, se jetèrent à ses pieds et lui firent leurs plaintes de la manière la plus capable de le toucher de compassion. Il les regarda bien, mais il ne nous apporta aucun soulagement. Ce qui fit que ce bourreau de Noir devint encore plus cruel après le départ du Roi pour une campagne où il demeura trois ans à faire la guerre à Mouley Hamet son neveu, qu'on avait élu Roi de Maroc. Redoublant sa fureur, il ne fut point content qu'il n'en eût envoyé une vingtaine au tombeau. On n'entendait toutes les nuits dans notre prison que cris lamentables pour les douleurs qu'on ressentait de ses coups. Sa seule présence nous faisait trembler. Sa voix nous rendait si diligents que dès que nous l'entendions le matin crier à la porte un éo'ùa-y-alla, erHjou (qui veut dire sortez vite), chacun se pressait à sortir le premier, car les derniers se ressentaient toujours de ses coups.

Nous nous vîmes réduits dans un tel excès de misères que nous résolûmes de nous en défaire au péril de nos vies. Comme il avait coutume de venir la nuit dans notre logement pour s'y enivrer d'eau-de-vie à nos dépens, l'on résolut de s'en défaire la première nuit qu'il y reviendrait seul. Mais lorsqu'il en fallut venir à l'exécution, il ne se trouva personne qui voulût frapper le premier. Néanmoins nous nous préparâmes à l'exécution, et les Espagnols les premiers dirent aux autres Nations de prendre des couteaux pour le mettre en pièces. Comme il entendait quelque peu leur langue, il tira son poignard, se mit en fuite et n'y revint depuis jamais la nuit. Ce moyen nous étant échappé, nous en cherchâmes un autre. Nous préparâmes de l'arsenic pour lui faire prendre avec de l'eau-de-vie : on n'a point su s'il en fut averti, mais depuis il n'en but jamais qu'il ne l'eût fait éprouver à celui qui la donnait.

Ces attentats que nous avions faits à sa vie ne servirent qu'à le rendre davantage notre ennemi, et à lui faire redoubler ses cruautés. Outre qu'il en était sollicité par le Major des travaux, et récompensé par le Gouverneur de la Place qui souhaitaient voir les ouvrages s'avancer.

Nous en fîmes plainte derechef au Roi, qui était pour lors au Royaume de Maroc, par une Lettre. Et afin qu'elle lui fût donnée à main propre, nous l'envoyâmes par un Courier exprès aux Chrétiens qui servaient à la conduite de l'Artillerie, lesquels la lui présentèrent. Elle ne fit pas grand effet, quoiqu'à son retour nous eussions été encore lui demander justice, et qu'il eût promis de nous la rendre. Ce fut en vain ; au contraire, lui-même quelques jours après tua de sa main un jeune homme Espagnol nommé Bartolle Tyo. Il l'avait fait le chef de ceux qui servaient à son Écurie, et à cause qu'il ne lui avait pas fait assez promptement donner un seau d'eau qu'il avait demandé à l'un de ses camarades, il lui trancha la tête.

Si le Roi négligea de nous venger de notre Noir, Dieu le fit bientôt après nous en ayant délivré par le moyen de la peste dont il affligea tout le pays, laquelle commença en l'année 1678 et fit mourir la moitié de ces Barbares. Quelques-uns d'entre nous ne furent pas non plus exempts de ce mal, et de deux cents que nous étions, une cinquantaine en fut attaquée, dont il en échappa le tiers ; car quoique nous fussions tous enfermés ensemble, le reste n'eut aucun mal, au lieu que lorsqu'il entrait dans la maison de quelque Maure il n'y laissait personne. Ce qui est une preuve évidente de la Bonté Divine envers ses fidèles. Nous redoublâmes en ce temps-là nos prières ordinaires ; et au lieu de la troisième partie du Rosaire que nous avions accoutumé de dire au retour de nos travaux, nous le récitâmes tout entier pendant huit jours, outre l'Antienne Stella cœli extirpavit ynem lattavit Dominum, et celles de Saint Roch et de Saint Sébastien, que nous continuâmes pendant tout le temps de la Contagion qui dura trois ans.

Pendant la première année de ce mal, je fus élu Trésorier de la Confrérie qui avait été établie sous le titre de Notre-Dame de la Miséricorde.

Le dessein de cette Confrérie était de secourir les malades. Le fonds s'en entretenait d'un droit qu'on prenait sur chaque Chaudière d'eau-de-vie que nous faisions et que nous vendions secrètement aux Maures, et de la quête que les Confrères faisaient tous les soirs chacun à leur tour dans la boîte ou chambre après la prière. Le luminaire de notre Oratoire s'entretenait aussi aux dépens de la Confrérie. Elle était composée d'un Trésorier, d'un Écrivain et de douze Confrères qui se changeaient toutes les années, et le Trésorier rendait compte à celui qui lui succédait. Cette Confrérie commença sous le Règne de Mouley Archy, de la manière que je vais dire.

Un jour ce Prince étant venu pour voir abattre de vieilles murailles, s'étonna que les Chrétiens avançaient si peu ce travail. En demandant la raison à ceux qui l'accompagnaient, l'Alcayde Cidan lui dit que les Chrétiens, dans leur pays étant accoutumés à boire du vin et de l'eau-de-vie, et présentement ne buvant que de l'eau et ne mangeant que du pain, cela les rendait lâches et incapables d'un travail pénible. Que s'il voulait avoir le plaisir de les voir bien travailler, il n'avait qu'à leur faire donner trois ou quatre tassées de vin à chacun, et qu'il verrait qu'ils travailleraient tous autrement. Le Roi se mit à sourire, et envoya chercher le Cheik des Juifs, auquel il commanda de faire venir quatre grandes cruches de vin, lesquelles ayant été distribuées aux Captifs, le Roi alla à la promenade. Et étant de retour, il fut surpris de voir que les Chrétiens avaient plus avancé l'ouvrage en deux heures qu'il avait été à revenir, que dans les trois quarts de la journée.

Ce qui fit qu'il ordonna par une Lettre de cachet que les Juifs fourniraient toutes les semaines dix quintaux de raisins secs et autant de figues aux Chrétiens pour faire de l'eau-de-vie. Leur faisant néanmoins défenses d'en vendre ni débiter aux Maures, sur de grandes peines. Ce fut dans ce temps qu'il fit Dom Pedro Chef des Captifs, et qu'il prit prétexte de le massacrer sur ce qu'on avait transgressé ses défenses.

Pendant que le Roi fut à Fez, les Juifs firent ce qu'il avait commandé. Mais dès qu'il fut en Campagne ils s'en exemptèrent en donnant à Ardouan, qui était l'Alcayde des Chrétiens, une somme d'argent. Néanmoins quelques Capitaines Français et Anglais, et Dom Pedro Lapez, ayant donné de quoi acheter des raisins et des figues, on continua à faire de l'eau-de-vie, dépêchant pour cela un nombre de personnes. Et les gardiens et Ardouan, malgré la défense du Roi, permirent pour de l'argent d'en vendre aux Mahométans. Et le gain qu'on y faisait étant assez considérable, on établit la Confrérie que je viens de dire.

Pour en augmenter davantage la masse, les Espagnols qui surpassaient le reste en nombre et étaient les Directeurs de tout, établirent une table pour jouer aux dés et une autre pour jouer aux cartes pendant la nuit, et voulurent que ceux qui gagneraient payassent la dîme à la Confrérie. Les infirmes tiraient de grands secours de tout cela. Et ils en reçurent encore un autre peu après par le moyen d'un Religieux Prêtre que la bonté Divine leur envoya par une telle rencontre.

Quelques Récollets établis à Maroc par les Rois de Portugal allèrent un jour saluer Mouley Archy, lorsqu'il était dans cette Ville. Ils lui présentèrent un petit jeu d'orgues portatif : le Roi le reçut sans considérer ce que c'était. Et lorsqu'il fut de retour à Fez, ayant voulu voir ce présent et s'étant trouvé que c'était un jeu d'orgues dont personne ne savait jouer, il demanda à un Gentilhomme Espagnol captif, appelé Dom Raphaël de Seras, s'il y entendait bien quelque chose à cause qu'il jouait bien de la Harpe et du Luth. Il lui dit que non, et que dans son Toutouan[3], dirent qu'ils y avaient vu un Religieux esclave. Mouley Archy, sans attendre davantage, leur commanda de partir incessamment pour l'aller quérir. Huit jours après ils retournèrent avec le Révérend Père Grégoire Rippert Religieux Cordelier. Le Roi lui demanda s'il savait jouer des orgues ; le Père lui ayant dit que non, il l'envoya travailler avec les autres avec une grosse Chaîne qu'il lui fit mettre au pied. Le Roi étant retourné en campagne, on l'exempta de ce travail moyennant deux écus qu'on donnait par mois à Ardouan. Il disait la Messe toutes les nuits, et ceux qui voulurent vivre bons Chrétiens trouvèrent moyen de se confesser et faire pénitence. Il demeura captif jusqu'en l'année 1674 que les Religieux de la Merci arrivèrent à Salé et payèrent partie de son rachat qui était très considérable ; le reste ayant été envoyé de son Couvent.

Deux ans avant son départ, les Récollets de Maroc s'étaient venus établir à Fez dans notre prison, et l'un d'eux nous servit à Mequinez lorsqu'on nous y transféra. Ce qui demeura de cette sorte jusqu'en l'année 1676, que les Religieux de la très sainte Trinité déchaussés de Madrid prirent leur place, les Récollets s'en étant retournés en Espagne (d'où depuis ils se sont retirés dans l'Almine de Ceuta). Ainsi depuis l'arrivée du Père Grégoire jusqu'à mon départ en 1681, on n'a jamais manqué de Prêtres pour leur administrer les Sacrements.

Au mois de Mai de l'année 1678, le Roi, pour fuir la contagion, se retira avec sa femme et ses enfants entre les hautes Montagnes qui bordent le fleuve de Meluya, et qui font partie de l'Atlas. Ce fut là qu'il fit dessein de prendre tous les Esclaves des particuliers, sur le bruit que les Pères de la Rédemption ne tarderaient pas à venir. En effet, il en prit jusqu'au nombre de deux cents qu'il employa au service de ses Tentes, de son Écurie et de ses Canons, et il les destina aussi à servir bien souvent de pionniers pour mettre à bas les Châteaux des Barbares qu'il s'attendait de prendre.

Un jour qu'il était proche de la Montagne d'Itata (qui est l'une des plus hautes de l'Atlas), il envoya chercher quarante Chrétiens qui avaient le soin des Tentes pour les faire passer par les Armes, du nombre desquels était Claude Loyer la Garde, mon cousin, à cause que sa Tente ordinaire n'était pas dressée comme à l'accoutumée. Ils étaient déjà arrivés au lieu du supplice, et les Noirs chargeaient leurs Fusils afin de les tirer, lorsque quelques Alcaydes se jetèrent aux pieds du Roi et lui demandèrent leur grâce. Il les fit revenir ; mais pour contenter en quelque sorte sa fureur, il prit un maillet à enfoncer les chevilles de ses Tentes et leur fit à tous de grandes plaies à la tête et en plusieurs endroits de leurs Corps. Mon Cousin évita d'être frappé en s'approchant d'un autre qui était tout couvert de sang, dans lequel il trempa ses mains et s'en barbouilla le visage ; si bien que le Roi le voyant ainsi ensanglanté, il ne lui toucha pas.

Il envoya ensuite ces quarante Chrétiens, et les autres qu'il avait pris à des particuliers, chez des Marchands de Fez Belle[4] qui les gardèrent une année. Lesquels leur firent souffrir mille cruautés ; car comme ils sont la plupart Juifs renégats, il n'y a sorte de supplice qu'ils n'inventent pour faire souffrir un Chrétien. Après cela Mouley Seméin se mit en chemin pour revenir à Fez, et ensuite à Mequinez. Il passa par Maroc, où il n'entra pas néanmoins à cause de la peste qui y était, et qui emporta la plupart des habitants de cette ville, qui est la plus belle et la plus grande de tous ces quartiers. Encore que je n'y aie pas été, des personnes dignes de foi m'en ont fait la description et de tout le Royaume, telle que je la vais mettre ici.

La ville de Maroc, qui donne son nom à tout le Royaume de même que celle de Fez, est située dans une grande plaine couverte de quantité de Palmiers qui rapportent de très bonnes Dattes. Mouley Jacob Almanzor Miramolin, Roi de l'Arabie Heureuse, et celui qui conquit l'Espagne par ses Lieutenants, en fut le fondateur selon la croyance des Maures. Son enceinte est des deux tiers plus grande que celle de Fez, où l'on compte seize portes. Mais elle n'est pas peuplée à proportion de sa grandeur, à cause de la guerre et de la peste qui ont emporté la plus grande partie de ses habitants.

Il y a un beau Château dans lequel est le Sérail des femmes du Roi, le plus magnifique de toute l'Afrique. Mouley Hamet Deibit y employa tout l'or qu'il possédait, qu'il fit battre en feuilles pour couvrir toutes les murailles des Salles et leurs Lambris. Les Clous, les Gonds, les Pentures, les Verrous et les Serrures sont toutes d'argent doré. Il y a trois Pommes d'or fort grosses sur le haut de la grande Tour, qui sont percées de coups de fusils en plusieurs endroits, lesquelles on tient être enchantées. Il y a dans ce Sérail des salles si longues et si spacieuses qu'elles contiennent de grands Bassins d'eau vive, pleins de Poissons qu'on peut aussi voir nager dans de grands Miroirs qui sont enchâssés dans le Lambris du plancher. Dans une de ces Salles, tous les signes du Ciel sont représentés avec tant d'artifice que l'on croit voir le firmament lors qu'on le regarde. Les Maures tiennent que Dieu condamna ce Mouley Hamet, Auteur de cet ouvrage, à souffrir les peines d'Enfer jusqu'à la fin du monde pour l'avoir voulu imiter dans la structure du Ciel. Ce superbe Palais est enrichi de quantité de Colonnes et de Coquilles de marbre blanc, avec plusieurs beaux ouvrages de sculpture en plâtre et de petits carreaux peints taillés au marteau. Ils l'ont accompagné des plus beaux Jardins du monde, remplis d'allées d'orangers et de cyprès. Le Château, le Palais et les Jardins sont ceints de bons Murs, flanqués de bonnes Tours et de Bastions, mais sans artillerie. Ces fameux Aqueducs qui amènent l'eau à la Ville d'une grande journée passent auprès de ce Château pour lui fournir de l'eau et à toute la Ville.

Ce Royaume n'est composé que de cinq Provinces, qui sont Maroc, Tadla, Doukkala, Haha et partie des Montagnes d'Atlas. Ce pays est beaucoup plus fertile en grains et en bestiaux, et plus chaud que celui de Fez, à cause qu'il est plus au sud. Ses Villes, outre Maroc, sont Azemmour[5], Valadil et Safi[6]. Il y a plusieurs Châteaux où les Arabes vivent en commun, comme font ailleurs les Barbares. Les Fleuves de Goudet reçoivent dans leurs lits les Rivières de Rasselcyne, de Louidin qui passent au Nord-Est de Maroc, avec celles de Mephis, Mel, Lequera et Mesénes, qui entrent dans le premier Fleuve. Et les Rivières de Fistella, ou Tadelâ, Tafalk, Derna, Oumana, totiee de Leïbit, et Serou se rendent dans le dernier. Les Portugais ont sur les côtes de ce Royaume la ville de Mazagan, ou Breja, qui n'est éloignée d'Azemmour que de deux lieues.

La Principauté de Sus a fait autrefois partie du même Royaume, duquel elle n'est séparée que par une longue chaîne de Montagnes, qui prend depuis le bord de la Mer jusqu'à celle de l'Atlas. Elle a la Province de Draâ au Sud-Est, le Royaume de Soudan au Sud-Est Sur-Ouest, la Mer à l'Ouest et Nord-Ouest, et le Royaume de Maroc depuis le Nord jusqu'à l'Est. Elle n'a que deux Provinces, qui sont Sus et Sahel, dont les Villes sont Taroudant, Agadir, Aguer (ou Sainte-Croix) et Illec, qui était la Capitale du Pays lorsque Cid-haly en était Prince ; et aujourd'hui c'est Taroudant, où Mouley Hamet Meherez réside ordinairement comme en étant le Souverain. La Rivière de Sus est celle qui donne le nom à tout le pays, et n'est accompagnée que d'une autre appelée Massa[7]. Sus est rempli de bons Châteaux. Ses habitants sont estimés bons Soldats, et les plus adroits aux armes de tous les Maures. Leurs Montagnes sont fertiles en grains, fruits et cires, et il y a des mines de cuivre en quantité, et quelques-unes d'or ; il n'y a que la laine qui leur manque.

Il y a dans ces Montagnes quantité de Lions qui se retirent de jour aux cavernes, d'où ils ne sortent que la nuit pour chercher leur curée. Comme les Barbares savent à peu près les lieux par où ils passent, ils leur tendent des pièges pour les prendre vifs ; ce qu'ils font en cette sorte.

Ils font une matamore assez profonde, sur la bouche de laquelle ils mettent une trappe attachée sur un pivot qui demeure toujours en balance. L'on met sur ce pivot un mouton mort, et lorsque le Lion descend de la Montagne et qu'il sent cette viande, il en approche afin de la manger ; mais quand il a posé les pieds de devant sur la trappe, il trébuche dans la matamore la tête la première. À côté de cette matamore il y en a une autre faite comme une fosse de la profondeur de l'autre, dans laquelle il y a un grand coffre fait comme une souricière, dans le fond duquel on met un quartier de mouton. Or comme il y a communication d'une matamore à l'autre par un trou qu'on y a fait exprès, l'on met le bout de ce coffre qui demeure ouvert devant cette embouchure, afin que quand le Lion aura faim il entre dedans, et il se trouve pris comme pourrait être une souris dans une souricière. Il y a aussi à ce coffre de grands anneaux de fer aux quatre coins pour tenir les cordes avec lesquelles on le tire en haut, et pour l'attacher ensuite sur quelque cheval, pour mener le lion au prochain Alcayde qui se donne le divertissement de le faire mourir ; ou bien lorsqu'ils les veulent tuer sur le champ, ils les massacrent à coups de lances dans la première matamore où ils sont tombés.


Repères historiques

« il voulut avant que de le faire les rétablir tout de neuf » — Moulay Ismaïl ne se contentait pas de restaurer Meknès : il voulait en faire une capitale rivale de Versailles. Les travaux mobilisèrent au moins 25 000 esclaves — chrétiens capturés par les corsaires de Salé, prisonniers de guerre et criminels de droit commun — qui travaillaient quinze heures par jour sous la menace constante du fouet. Le chantier dura des décennies et transforma une petite ville de garnison en une cité impériale ceinte de murailles sur plus de 25 kilomètres.

Source : Giles Milton, White Gold: The Extraordinary Story of Thomas Pellow and Islam's One Million White Slaves, Hodder & Stoughton, 2004 ; « History: When Moulay Ismail put Christian slaves to hard labor in Meknes », Yabiladi.com (https://en.yabiladi.com/articles/details/76617)

« un Noir d'une hauteur prodigieuse, d'un regard épouvantable » — Les surveillants des chantiers de Meknès appartenaient souvent à la Garde noire (Abid al-Bukhari), un corps militaire d'élite constitué par Moulay Ismaïl à partir d'esclaves sub-sahariens. Dès l'âge de dix ans, les enfants de ces familles étaient formés au service du sultan ; à seize ans, les plus aptes intégraient l'armée. Ce corps, qui compta jusqu'à 150 000 hommes, était l'instrument de la terreur royale sur les chantiers comme sur les champs de bataille.

Source : « Black Guard », Wikipedia (https://en.wikipedia.org/wiki/Black_Guard) ; « ABID AL BOUKHARI, the Black Guard of Morocco », ayahchoukri.com (https://www.ayahchoukri.com/abid-al-boukhari-the-black-guard-of-morocco-rise-power-and-fall-of-moulay-ismails-elite-army-2/)

« il contrefaisait le Chirurgien pitoyable en y appliquant de la chaux vive pour arrêter le sang » — L'application de chaux vive sur une plaie ouverte est un acte de cruauté pure : la substance provoque une brûlure chimique intense. Si la chaux éteinte (hydroxyde de calcium) pouvait parfois servir de cautérisant rudimentaire dans la médecine populaire, la chaux vive (oxite de calcium) réagit violemment au contact du sang et de l'eau, aggravant la blessure. Ce geste du garde résume toute l'ironie sadique du système : faire passer la torture pour du soin.

Source : détail tiré du texte de Moüette, corroboré par Giles Milton, White Gold, Hodder & Stoughton, 2004, chap. sur les conditions de travail à Meknès

« faire la guerre à Mouley Hamet son neveu, qu'on avait élu Roi de Maroc » — Le règne de Moulay Ismaïl fut marqué par une longue guerre civile contre son neveu Ahmad ben Mehrez, qui lui disputait le trône depuis Marrakech. Le conflit dura de 1672 à la mort d'Ahmad en 1687. Pendant les absences du sultan — parfois de plusieurs années —, les captifs étaient livrés à l'arbitraire total des gardiens locaux, sans aucun recours.

Source : « Ismail Ibn Sharif », Wikipedia (https://en.wikipedia.org/wiki/Ismail_Ibn_Sharif) ; « Ismail Ibn Sharif », Britannica (https://www.britannica.com/biography/Ismail-Alawi-ruler-of-Morocco)

« la peste dont il affligea tout le pays, laquelle commença en l'année 1678 » — L'épidémie de peste de 1678 fut l'une des plus dévastatrices qu'ait connues le Maghreb. Selon les chroniqueurs, elle ravagea simultanément le Maroc et l'Algérie ; certaines sources avancent le chiffre — sans doute exagéré — de quatre millions de morts dans la région. Moüette note que sur 200 captifs chrétiens, une cinquantaine furent touchés, dont les deux tiers moururent, un taux de mortalité bien inférieur à celui de la population locale. Les frontières de l'Empire furent fermées dès 1679.

Source : Noah Webster, A Brief History of Epidemic and Pestilential Diseases, 1799 ; « Authorities' measures towards pandemics in Moroccan History », FUNCI (https://funci.org/authorities-measures-towards-pandemics-in-moroccan-history/?lang=en)

« l'Antienne Stella cœli extirpavit » — Ce chant marial contre la pestilence remonte, selon la tradition, à 1317, quand saint Barthélemy serait apparu sous les traits d'un mendiant au couvent des clarisses de Coïmbra, au Portugal, leur remettant cette prière qui les protégea de l'épidémie. Imprimée à Barcelone en 1677 — un an avant la peste décrite par Moüette —, l'antienne était alors largement répandue dans le monde catholique méditerranéen. Le fait que des captifs enchaînés à Meknès la récitent témoigne de la circulation remarquable des pratiques dévotionnelles jusque dans les bagnes les plus reculés.

Source : « Plague, Performance and the Elusive History of the Stella celi extirpavit », Early Music History, Cambridge University Press (https://www.cambridge.org/core/journals/early-music-history/article/abs/plague-performance-and-the-elusive-history-of-the-stella-celi-extirpavit/FCFA7A5DACA05F7C2D3B21A6AF1E09B6) ; « Stella Caeli – a hymn against pestilence », CCWatershed.org (https://www.ccwatershed.org/2020/03/13/stella-caeli-a-hymn-against-pestilence/)

« je fus élu Trésorier de la Confrérie… établie sous le titre de Notre-Dame de la Miséricorde » — Les confréries de captifs étaient de véritables micro-sociétés organisées au sein des bagnes. Celle que décrit Moüette — avec son trésorier, son écrivain et ses douze confrères élus annuellement — fonctionnait comme une mutuelle de secours, financée par la vente clandestine d'eau-de-vie et les quêtes du soir. Ces structures permettaient aux captifs de maintenir une vie communautaire, de soigner leurs malades et de préserver leur identité religieuse face à la pression de la conversion à l'islam.

Source : Germain Moüette, Relation de la Captivité, 1683 ; « Les captifs européens en terre marocaine aux XVIIe et XVIIIe siècles », Cahiers de la Méditerranée (https://journals.openedition.org/cdlm/pdf/45)

« il n'avait qu'à leur faire donner trois ou quatre tassées de vin à chacun » — L'anecdote du vin offert aux esclaves par le roi pour accélérer le travail est un épisode savoureux de pragmatisme économique. L'islam interdit la consommation d'alcool, mais la production et la vente de vin restaient tolérées chez les juifs du Maroc, qui étaient les fournisseurs attitrés. Moulay Ismaïl, tout en punissant sévèrement les musulmans qui buvaient, n'hésita pas à instrumentaliser l'alcool comme stimulant de productivité — allant jusqu'à ordonner par lettre de cachet la fourniture hebdomadaire de raisins secs et de figues pour la distillation d'eau-de-vie.

Source : « Le vin au Maroc précolonial. De la discrétion à l'exhibition », Hespéris-Tamuda, via Persée (https://www.persee.fr/doc/horma_0984-2616_2006_num_55_1_2380)

« le plus magnifique de toute l'Afrique… il fit battre en feuilles [l'or] pour couvrir toutes les murailles » — Le palais décrit par Moüette est le célèbre palais El Badi de Marrakech, construit par le sultan saadien Ahmad al-Mansur al-Dhahabi (« le Doré ») à partir de 1578, après sa victoire à la bataille des Trois Rois. Décoré d'or du Soudan, d'onyx d'Inde et de marbre d'Italie, il fut en son temps l'un des édifices les plus somptueux du monde musulman. Au moment où Moüette en entend parler, le palais est déjà en cours de démantèlement : Moulay Ismaïl en fait arracher les matériaux précieux pour les réemployer dans ses propres constructions à Meknès.

Source : « El Badi Palace », Wikipedia (https://en.wikipedia.org/wiki/El_Badi_Palace) ; « El Badi Palace: Marrakech's Greatest Untold Story », story-rabat.com (https://story-rabat.com/blog/travel/el-badi-palace-morocco/)

« Mon Cousin évita d'être frappé en s'approchant d'un autre qui était tout couvert de sang » — Cette ruse de Claude Loyer la Garde, cousin de Moüette, qui se barbouille le visage du sang d'un autre pour feindre d'avoir déjà été battu, est un trait de survie typique du monde des captifs. Les récits de captivité en Barbarie fourmillent de ces stratagèmes désespérés. L'épisode rappelle aussi la violence personnelle du sultan : Moulay Ismaïl est décrit par de nombreuses sources comme frappant lui-même ses esclaves, parfois à mort, pour des motifs dérisoires — comme ici, une tente mal dressée.

Source : « The Bloody Reign of Sultan Moulay Isma'il Ibn Sharif of 17th Century Morocco », African Research Consult (https://african-research.com/research/african-countries/the-bloody-reign-of-sultan-moulay-ismail-ibn-sharif-of-17th-century-morocco/) ; « Sultan Moulay Ismail, Lord of Life and Death », Historic Times (https://historic-times.com/sultan-moulay-ismail-lord-of-life-and-death/)


  1. Meknès, ville impériale du Maroc. ↩︎

  2. Contremaîtres, surveillants des travaux. ↩︎

  3. Tétouan, ville du nord du Maroc. ↩︎

  4. « Fez Belle » dans l'original, c'est-à-dire Fès el-Bali, la vieille ville de Fès. ↩︎

  5. Azamor dans l'original ; aujourd'hui Azemmour. ↩︎

  6. Saphye dans l'original ; aujourd'hui Safi. ↩︎

  7. « Mofa » dans l'original ; vraisemblablement l'oued Massa. ↩︎