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Chapitre II

De la manière que l'on vend les Chrétiens Esclaves à Salé, et sa description.

L'Alcayde Hamet Benyencourt, Gouverneur du Château et des deux Villes de Salé, accompagné de le Hache Abdelcader Marino, Intendant de la Marine, arriva le lendemain vingt-cinquième au lieu où nous étions pour nous faire conduire à la Ville, d'où nous n'étions éloignés que de deux petites lieues. Avant que de passer outre, je crois qu'il ne sera pas hors de propos de faire une légère description de la Ville de Salé.

Elle est bâtie sur la rivière de Guerou, qui descend des montagnes des Zaovias, et qui la divise en deux parties. Celle qui est du côté du Nord s'appelle proprement Sela en langue du Pays, et Salé en la nôtre. C'est en ce lieu que demeurent les plus riches Marchands Juifs et Maures. Elle est entourée de bons murs d'environ six brasses de hauteur et de neuf ou dix palmes d'épaisseur, construits de terre et de sable rouge, engraissée de chaux pilée à la mode du Pays. Ces murailles sont garnies de leurs créneaux, et flanquées de bonnes Tours carrées. Elles étaient presque toutes ruinées avant le règne de Mouley Archy, qui les fit relever à neuf.

La partie de la Ville qui est du côté du Sud s'appelle Raval[1], et son circuit est bien plus grand que l'autre. Dans l'enceinte de cette Ville, il y a quantité de jardins et un grand champ où l'on pourrait semer des grains pour nourrir plus de quinze cents personnes. Ses tours sont fort anciennes, et l'on tient par tradition dans le Pays qu'elles furent bâties par une partie des premiers Chrétiens que les Lieutenants de Jacob Almanzor (Roi de l'Arabie Heureuse), qui conquirent l'Espagne, firent passer en Afrique ; l'autre partie ayant été menée à Maroc pour y faire ces fameux Aqueducs qu'on y voit encore aujourd'hui.

Il y a du côté du Sud-Est quart de Sud une haute Tour appelée Hassane. Elle sert à donner la connaissance du terrain aux Vaisseaux qui y veulent aborder. Au pied de cette Tour on fait les Navires, et on les y mène hiverner. On monte à cheval sur le haut de cette Tour aussi aisément que si c'était une montagne, à cause que son escalier est sans degrés. Elle fut édifiée par le commandement du même Roi, avec une Mosquée qui est toute en ruine, par le même Maître qui fit la fameuse Tour d'une autre Mosquée qui sert de Cathédrale à Séville en Espagne, et celle de la grande Mosquée de Maroc.

Cette Ville, qui s'est conservée plusieurs années en République, commença cette forme de Gouvernement quelque temps après qu'elle eut donné retraite aux Andalous et Grenadins que le Roi d'Espagne avait chassés de ses États à cause de leurs fréquentes séditions. Ces Maures, qui sortaient de faire la guerre et voulaient vivre libres, se voyant en plus grand nombre que ceux de Salé, les obligèrent à ne plus reconnaître aucun Souverain. Ils résolurent de se soustraire de l'obéissance qu'ils avaient promise au Ben-Bucar en entrant dans son Pays, et assiégèrent le Prince Abdala son fils, qui commandait dans le Château. Ce Prince, qui n'était âgé que de quinze ans, soutint courageusement un Siège de plusieurs années. Il y fut secouru de Vivres et de Munitions par le Duc de Medina Cœli, Seigneur du Port Sainte-Marie près de Cadix, et par le Roi de Portugal qui lui envoya plusieurs Caravelles chargées de toutes sortes de Provisions de bouche et de guerre, d'autant qu'ils en avaient été priés par les Ambassadeurs que le Ben-Bucar leur avait envoyés.

Les Habitants de Salé, à qui l'entrée du Port était interdite à cause du Château qui la défendait, et d'ailleurs toute la Campagne leur étant ennemie, commencèrent à avoir disette de toutes choses. Plusieurs Marchands Chrétiens leur apportèrent du Blé, qu'ils débarquaient dans une plage qui est entre la Mamora et Salé. Ces Marchands y firent leurs fortunes, car ils en remportèrent presque tout l'or et les perles que les Maures avaient rapportés d'Espagne avec eux.

Le Prince Abdala, se voyant las de demeurer toujours dans une perpétuelle prison, parlementa un jour avec le Capitaine d'un Vaisseau Anglais qui était venu en Rade, et lui promit de le rendre Maître du Château si le Roi d'Angleterre donnait à son père mille quintaux de poudre et pareil nombre de fusils. L'Anglais s'y accorda volontiers, et même entra dans le Château avec deux cents Soldats qu'il y voulut laisser avec les Maures, en attendant son retour d'Angleterre. Mais après y être resté quatre ou cinq jours, et voyant qu'il n'y avait pas des vivres pour demeurer jusqu'au retour de son Vaisseau, ce Capitaine dit au Prince qu'il s'en allait en Angleterre pour négocier cette affaire auprès de son Maître.

Après qu'il se fut retiré, le Prince fut sommé par les Habitants de Salé de leur rendre ce Château, sinon qu'ils feraient jouer une mine qu'ils avaient faite dans le Roc. Un Captif Italien fut auteur de cette invention, qui avec du vinaigre trouva les moyens de faire amollir le Rocher, et conduisit cet ouvrage dans sa perfection sous l'espérance de la liberté qu'on lui avait promise. Le Prince envoya deux de ses plus intimes pour visiter la mine ; ils lui rapportèrent ce qui en était, et comme elle avait été faite par l'avis d'un Chrétien. Abdala voyant qu'il en fallait sortir ou y mourir, capitula dès le lendemain. Il obtint tout ce qu'il demanda. On lui livra l'Italien qu'il fit mourir par d'étranges supplices.

Après qu'il fut sorti de ce Château, les Andalouses y établirent leur Divan. Le Hache Abdala Beniche et Mahamet de Santiago, assistés des Marinos, Squefdos, Ozaras, Pantoja, Zebedez, Tonfis, Courtebeys, Valantianos, Blancos, Meninis, et plusieurs autres des plus apparents des deux Villes s'y assemblaient au Conseil pour le gouvernement du reste du Peuple. Ils ordonnèrent de faire un fossé tout autour du Château, auquel ils employèrent plus de cinq cents hommes pendant plusieurs mois : mais comme il se faisait dans le Roc et qu'ils dissipèrent beaucoup d'argent, ils laissèrent cet Ouvrage imparfait, comme on le voit encore à présent. Cette manière de gouvernement dura jusqu'au règne de Mouley Archy.

Il y a aujourd'hui deux Châteaux à Salé. Le vieil, dont je viens de parler, est construit directement à l'embouchure de la rivière de Guerou, du côté de laquelle ses murs, qui sont sur des Rochers, sont fort haut élevés et mettent à couvert du canon la maison du Gouverneur qui y touche. La construction de ce Château n'a aucune régularité, et n'est ni carré ni de figure triangulaire : mais on a bâti dans les endroits où l'on a trouvé du terrain propre pour cela. Les murailles qui regardent la Rivière sont la plupart de pierre de taille, avec plusieurs Tours construites à neuf par Mouley Seméin, et elles s'étendent jusqu'aux Cananettes dont j'ai déjà parlé.

Il y a dans ce Château, au-devant de la principale entrée (qui ne ferme qu'avec une porte de bois quasi tout pourri), un fort assez haut élevé sur lequel il y a quelques coulevrines qui battent sur la Ville. Et au bas du côté de la Mer, sur une pointe de Rocher attenant la Barre, il y a un Bastion où l'on a mis cinq pièces d'artillerie pour défendre les Vaisseaux qui sont à l'ancre à la Rade, et pour faciliter la retraite des Corsaires lorsqu'ils sont poursuivis par les Vaisseaux Chrétiens. Les murs du côté de la Mer ne sont pas fort haut élevés et sont fort faciles à escalader, d'autant qu'ils sont remplis de terreau dedans environ jusques au haut, et que les dehors en plusieurs endroits sont comblés de fumier et de monceaux de terre qui en rendraient l'entrée fort facile. De ce même côté il y a sur cette muraille environ vingt pièces d'artillerie de moyen calibre, qui servent aussi à défendre la Rade ; et il y a un escalier souterrain qui conduit depuis le Bastion de la Barre jusques dans le Château. Il n'y a dedans autre eau à boire que celle qu'on y conserve par le moyen d'une grande Citerne, qui reçoit celle qui tombe sur les terrasses des maisons au temps des pluies par le moyen de plusieurs Canaux. Il y a aussi un puits, mais l'eau en est moitié salée et ne sert qu'à abreuver les animaux.

Le Château-Neuf, qui est du côté du Sud-Ouest, fut bâti par Mouley Archy : il est de forme carrée, flanqué de bonnes Tours garnies de créneaux de même que les murailles. Il y a communication de l'un à l'autre par un mur assez haut élevé, flanqué de deux Tours et bâti sur des Arcades, sous l'une desquelles on passe pour s'aller promener à la Marine. Il y avait dedans, du temps que j'étais à Salé, douze pièces d'artillerie de bronze de divers calibres. Du côté de l'Ouest, vis-à-vis où la muraille de la Ville est rompue, il y a sur un Rocher au bord de la Mer un autre Bastion, qui depuis a été abandonné ; ce qui rend la prise du Raval de Salé fort facile, tant à cause de cette grande brèche où cinquante ou soixante hommes peuvent entrer de front, et de ce que les portes de cette Ville ne ferment aucunement la nuit.

Le temps propre pour cette exécution, c'est le mois d'Avril, que tous les Corsaires sont à la Mer, qui emmènent avec eux tous les meilleurs Soldats, et qu'il ne reste pour la défendre que des vieillards, des enfants et des femmes qui sont incapables de faire résistance. L'on pourrait faire descente à Fidella, qui est à douze lieues au Sud-Ouest de Salé, et le chemin qui conduit de ce lieu à la Ville est tout uni. Le terroir des environs de Salé est très fertile en grains, bestiaux et arbres fruitiers. Dans l'enclos de ces murs, il y a un grand champ vide propre à ensemencer, et quantité de jardins qui sont au-dehors. Et si après l'avoir conquis on y mettait une Garnison de cinq cents chevaux, ce lieu serait aussi considérable que la Ville d'Oran qui est possédée par les Espagnols dans le Royaume d'Alger (et où on exile la Noblesse qui a mérité quelque punition, pour y servir à ses dépens pendant quelques années), d'autant qu'on ferait contribuer toute la Province de Tamesna[2], qui n'a aucune Forteresse et qui est une des meilleures du Royaume de Fez.

Si l'on entrait dans le Pays pour y faire des conquêtes, il faudrait se mettre en campagne dès le mois de Mars afin de faire retirer les Arabes du côté des Montagnes, et pour se conserver les grains qu'ils commencent à couper vers le mois de Mai, et qu'ils enserrent dans la terre et labourent dessus. Car si on y allait après qu'ils sont coupés, l'Armée y périrait de faim, aussi bien les hommes comme les chevaux ; car ils ne font aucunes provisions d'herbes sèches, que le Soleil détruit en Été par son excessive chaleur. Et afin de s'en conserver la conquête, il sera à propos de ne laisser derrière soi aucuns ennemis qui puissent nous y troubler ; car les Maures, qui sont tous les jours dans l'attente de l'arrivée des Chrétiens et des Turcs dans leur pays, disent qu'ils aimeraient mieux que ce fussent les Chrétiens, à cause qu'ils sont plus humains et qu'ils leur donneront la vie, et pourront dans la suite se rendre Maîtres sur eux et les chasser ; ce qu'ils n'espèrent pas des Turcs.

Pour revenir à nous, dès que nous fûmes arrivés à Salé, on nous mena chez l'Armateur du Corsaire, qui nous garda jusqu'au jour de la Toussaint que nous fûmes vendus. Notre Capitaine fut d'abord présenté au Gouverneur, qui le retint pour le Roi. Les Crieurs ensuite nous prirent chacun par la main, nous promenant tête nue le long du Marché, qui se tient sous de grandes Voûtes appelées Cananettes, lesquelles sont proche de la Rivière au côté du Château.

Ceux qui marchandent les Esclaves les font venir devant eux, regardent leur physionomie et le dedans de leurs mains, afin de connaître par là s'ils sont gens de travail ou de bonnes familles. Lorsqu'ils voient quelqu'un qui a le teint et les mains délicates, ils infèrent qu'il est riche : ce qui fait qu'ils enchérissent les uns sur les autres sur ce misérable, dans l'espérance qu'étant en leur pouvoir, ils en tireront une grosse rançon. C'est ce qui fait qu'il est dans la suite difficile de sortir de leurs mains.

Notre Chevalier de Malte et la Dame sa mère furent vendus quinze cents écus. Et moi qui étais resté tout le dernier de la troupe, après que le Crieur m'eut bien promené et qu'il eut bien crié herech herech, je fus acheté trois cent soixante écus et livré à mes Patrons qui étaient quatre en nombre. Un de leurs Valets me mena dans une maison publique où les Étrangers se retirent comme en nos Auberges de France, et qu'ils appellent Fondaques[3].

Trois de mes Patrons, à qui j'appartenais seulement pour moitié, m'y vinrent voir incontinent. Le plus vieil avait nom Mahamet le Maraxchy, et était le Fermier des Poids du Roi. Le second, qui s'appelait Mahamet Liébus, était Marchand de Laine et d'Huile, et fort homme de bien comme je l'éprouvai dans la suite. Et le troisième était un Juif nommé Rabby Yemin. Ils m'achetèrent quelques hardes ; ensuite de quoi le Maraxchy me mena chez lui pour me faire voir à sa femme. Elle m'apporta aussitôt un pain blanc, du beurre avec du miel et quelques dattes et des raisins de Damas, en disant coul, coul, qui veut dire « mange, mange ». Comme j'étais encore à jeun, j'eus bientôt mis fin à tout ce qu'elle avait apporté. Et voyant que j'avais tout achevé, elle voulut m'en donner davantage ; mais je lui fis connaître, en lui ôtant mon bonnet, que j'en avais eu assez.

Le Maraxchy me remena ensuite dans le premier Logis où le Juif me vint retrouver. Il me fit un compliment Espagnol (que je ne pus pas interpréter pour lors) me disant en me voyant fort triste : Sennor myo buen anima Dios es poderoso y grande. El os a de sacar de los trabajos, anque abeis Caydo, por los peligros y la fortuna de la Mar ; qui est autant que de dire « Monsieur, ayez bon courage, Dieu est grand et tout-puissant, il vous retirera des travaux dans lesquels vous êtes tombé par la fortune et périls de la Mer ».

Il me demanda ensuite si j'avais père et mère, et du bien de quoi me racheter. Comme les Chrétiens qui étaient déjà Esclaves dans le Vaisseau Corsaire où je fus mis après notre prise m'avaient instruit de tout ce que je devais faire et dire à mes Patrons lorsqu'ils m'interrogeraient, je répondis au Juif qu'il se trompait fort en m'appelant Monsieur, vu que j'étais le plus misérable de toute notre Troupe, et que je n'avais pas la valeur d'un écu pour lui pouvoir donner. Il ne témoigna pas de me croire, et continua de me dire : Que ténia l'astima de my juventud, que si yo queria cortar me con el, el haria que mis otros Patrones ablanded ar me libertad, por un precio muy moderado. Qu'il avait pitié de ma jeunesse, que si je voulais m'accorder avec lui, il ferait que mes autres Patrons me donneraient la liberté pour un prix fort modéré. Je continuai de lui répondre que quand il n'aurait fallu qu'un sol pour ma liberté, je ne le pouvais pas donner.

« Hé bien, continua-t-il, Si no tienes nada como decis, a lo menos escriveis una carta a vuestros parientes para que juntan limosnas para librar os de nuestras manos. Porque si no lo haseis, os abemos de cargar con quatro cadenas, matar os a palos, y dechar os morir de hambre, dentro d'una matemora. » Un Renégat qui nous servait d'Interprète me déclara qu'il disait que puisque je n'avais rien comme je disais, qu'au moins j'écrivisse une lettre à mes parents et que je leur mandasse d'amasser quelques aumônes pour me délivrer de leurs mains ; que si je ne le faisais pas, ils m'allaient charger de quatre chaînes, me donneraient incessamment des coups de bâton, et me laisseraient mourir de faim dans une Matamore[4].

Lorsque j'entendis ces tristes paroles, je demandai du papier, de l'encre et une plume, que le renégat apporta aussitôt. J'écrivis donc une lettre la plus pitoyable du monde ; et je mandais à un frère que je traitais de Savetier de faire la quête pour amasser quarante ou cinquante écus pour donner aux Pères de la Rédemption, afin qu'ils ne m'oubliassent pas lorsqu'ils viendraient dans le Pays. Il fit lire cette lettre par le Renégat, qui croyant que j'écrivais sincèrement, fit entendre au Juif qu'ils s'étaient assurément trompés de m'avoir acheté si cher ; ce qui fut cause qu'ils ne me persécutèrent pas davantage.

Le lendemain matin, on me mit entre les mains de Mahamet Liébus. Celui-ci me mena à son logis, où je trouvai la belle-mère et sa femme qui étaient Andalousiennes, qui commencèrent à déplorer mon malheur. Elles me donnèrent bien à déjeuner, puis ensuite un panier de blé pour moudre à un moulin à bras qui était dans leur cuisine. Ceci est le plus ordinaire travail des Captifs qui sont sur les ports de mer, à cause qu'il n'y a point d'autres moulins. Ce métier qui est très rude demande de grandes forces ; et comme je n'avais jamais travaillé, il commença à me déplaire dès le premier moment que j'y fus employé. Je m'en acquittai de sorte que je leur faisais de la farine si grosse qu'on ne la pouvait pétrir : ce qui obligea ma Patronne de me donner un jeune enfant qu'elle avait, afin de le promener par la Ville.

Je l'accoutumai si bien avec moi qu'il ne voulait point aller à d'autres, ni même coucher qu'à mes côtés. Ma Patronne, qui était une jeune et très belle personne et qui parlait très bien Espagnol, voyant l'affection que son fils me portait, m'obtint la liberté de me promener avec lui partout où je voudrais aller. Elle me régalait avec du pain blanc, du beurre mêlé avec du miel et des fruits selon les saisons de l'année. Elle me fit ôter une chaîne de vingt-cinq livres que son mari m'avait donnée, me conjurait de supporter avec patience ma captivité, me défendait des coups et des invectives de son mari, et me sollicitait souvent de me faire renégat pour me donner des marques plus amples de son affection, en me faisant épouser une nièce qu'elle avait très belle et très riche, dont le père appelé Abdul Cadcramer était depuis quinze ans esclave dans la Capitaine des Galères de Malte. Pour la remercier agréablement, je lui répondais que si c'était elle de qui j'eusse dû espérer cet avantage, je le ferais volontiers, mais que pour toute autre qu'elle, un pareil dessein n'entrerait jamais dans mon âme. Ensuite je lui disais les paroles du monde les plus tendres et les plus touchantes ; ce qui l'obligea de me faire exempter d'aller coucher à la Matamore avec les autres Captifs.

La Dame de la Montagne, au bout de quinze jours, ayant traité pour sa rançon et pour celle du Chevalier son fils à la somme de trois mille écus, dont le Sieur de Laubia, Marchand Bayonnais, paya la moitié comptant, s'embarqua sur un Vaisseau Hollandais qui se mettait en mer, et qui la débarqua sur les côtes d'Angleterre. Elle passa de là en France pour trouver de l'argent et négocier le retour de son fils et de ses valets qui étaient demeurés. Mais quelques jours après son départ, Mouley Archy qui régnait pour lors à Fez, ayant eu avis que ce jeune Chevalier de Malte était captif à Salé, il le fit transférer à Fez avec dessein de ne le mettre jamais en liberté, non plus que tous les autres qui étaient en ce pays. Il ôta même à son Patron les cinq cents écus qu'il avait déjà reçus, et lui fit encore donner deux cents bastonnades pour avoir délivré sa mère.

Ce généreux Chevalier, pendant tout le règne de ce Barbare, fut toujours exposé aux peines les plus rudes que souffraient les Captifs. Mais après sa mort, Mouley Seméin El Heusenin qui lui succéda le vendit à quelques Juifs de Fez pour deux mille écus, lesquels, pour lui en faire donner trois mille, l'employèrent pendant dix-huit mois aux plus vils travaux de leur quartier, l'assujettirent à porter les immondices de leurs maisons, curer leurs cloaques, en lui disant tous les jours mille injures : ce qu'il supporta durant tout ce temps avec une patience admirable. Néanmoins il succomba sous le poids de tant de misères et de ses chaînes, et une dangereuse maladie qui le mit à deux doigts du tombeau obligea ces infâmes, lorsqu'il en fut revenu, de le laisser aller pour deux mille cinq cents écus ; ce qui fut en l'année 1674.

Cependant je passais assez doucement mon temps chez Liébus pendant une année que je fus chez lui : il ne me sollicita point de lui donner de l'argent, à cause que le Renégat dont j'ai parlé l'avait prévenu en ma faveur. Mais l'Alcayde Hamet Benyencourt, Gouverneur du Château, qui était mon quatrième Patron et qui avait la moitié en ma personne, demanda aux trois autres au bout de ce terme si je n'avais point traité avec eux pour le prix de ma rançon. Ils lui dirent que non, et qu'ils voyaient bien qu'ils s'étaient trompés lorsqu'ils m'avaient acheté. « Voulez-vous votre argent, leur dit-il, et me laisser votre part ? car je le ferai bien parler. » Ils s'y accordèrent très volontiers, et me menèrent au Château où je fus mis pour servir à l'écurie. Je commençai dès lors à voir la différence qu'il y avait du Gouverneur à Liébus ; car chez celui-ci je mangeais de son ordinaire, et chez cet autre il n'y avait pour moi que du pain noir et de l'eau. Il me fallait coucher dans une Matamore si sale, si infecte et si remplie de vermine, que j'étais contraint d'y porter tous les soirs de la paille nouvelle, d'autant que ce lieu servait de prison à une trentaine d'Arabes, sur l'ordure desquels je fus obligé de passer les nuits avec les autres Esclaves, tout le temps que nous y restâmes.

Dans le temps que j'étais à Salé, il arriva un Vaisseau Hollandais d'Amsterdam, qui apporta aux Juifs de cette Ville de certaines Prédictions que ceux de Hollande leur envoyaient. Elles contenaient, entre autres choses, que le Messie qu'ils attendaient depuis tant de siècles naîtrait en Hollande au commencement de l'année suivante, qui était celle de 1671. Les Juifs, entendant de si bonnes nouvelles, firent une seconde fête des Tabernacles, et pendant huit jours entiers ils ne cessèrent de faire des réjouissances et des festins.

Comme les principaux d'entre eux s'étaient un jour assemblés chez Jacob Bueno de Mesquita, le plus riche de ceux qui allaient vêtus à la mode des Chrétiens (lequel s'était sauvé d'Espagne pour éviter les poursuites de l'Inquisition), le Sieur de Laubia, Marchand Bayonnais, s'y transporta afin de les congratuler. Comme il buvait à leur santé et à la venue de leur Messie prétendu, Mesquita, voyant qu'il le faisait pour les railler, lui dit en Espagnol : He bien sennor Laubia, quiere vuestra Merced apostar con migo quatro cientos pesos, Commo antes d'un anno, El Rey Messias que aguardamos, ha de nacer en Olanda. Qui veut dire en Français : « Hé bien, Monsieur l'Aubia, votre Seigneurie veut-elle gager quatre cents écus avec moi, qu'avant qu'il se passe une année, le Roi Messie que nous attendons naîtra en Hollande ? »

L'Aubia, qui ne demandait pas mieux, présenta la main devant tous les autres Juifs à Mesquita, qui la lui prit en témoignage qu'il acceptait la gageure, et qu'il s'obligeait devant eux de payer les quatre cents écus au cas que leur Roi Messie ne naquît pas en Hollande dans le terme qu'il disait. Mesquita jura devant tous qu'il ne s'en dédirait pas, et convia ensuite l'Aubia de parachever la fête avec eux. L'Aubia laissa passer une année, et après le terme expiré qui finissait en Juillet, il fut chez Mesquita lui demander si le Messie était né, et le convier en ce cas à venir recevoir les quatre cents écus qu'ils avaient gagés. Mesquita, qui croyait que cette gageure n'avait été qu'une raillerie, fut bien étonné de cette visite et commença à nier le pari. Mais l'Aubia, sans perdre temps, monta au Château et déclara au Gouverneur tout au long ce qui s'était passé l'année précédente entre lui et Mesquita, et lui nomma tous les autres Juifs qui y avaient été présents, que l'Alcayde envoya appeler. Après avoir su d'eux de quelle manière les choses s'étaient passées, il condamna Mesquita de payer sur le champ les quatre cents écus qu'il avait perdus, dont il ne put s'exempter, quelques supplications qu'il sût faire. Et après que les Juifs se furent retirés, le Gouverneur et l'Aubia partagèrent ces quatre cents écus.

Quelque temps auparavant cela, l'Alcayde m'avait fait demander mille écus de rançon. Je lui répondis comme j'avais fait aux autres ; mais comme c'était un brutal qui avait toute l'autorité, et par conséquent ne se payait pas des mêmes raisons, et que je n'avais plus de Patronne pour défendre ma cause auprès de lui, il m'envoya servir de manœuvre à des maçons qui refaisaient les murs du Château. Lesquels, l'espace de deux mois et demi, ne cessèrent de me frapper à grands coups de truelle, sans m'alléguer d'autre raison, lorsque je me plaignais de leur cruauté, sinon que j'eusse à donner mille écus à mon Patron, et que je ne travaillerais plus. Mais enfin les coups et le travail excessif me faisant succomber, je promis cinq cents écus à l'Alcayde, qui me fit dire qu'il n'avait pas besoin d'argent ; que les grands Seigneurs comme lui ne donnaient liberté à leurs Esclaves que pour de grandes rançons, et que même la leur donnant à ce prix, ils leur devaient être fort obligés. Quelques jours se passèrent encore dans ces travaux ; mais voyant que je n'en pouvais plus, je m'adressai à son Maître d'Hôtel et lui dis que je ne pouvais donner que six cents écus, et que s'il me faisait quitter à ce prix, je lui en donnerais vingt pour lui. Cet homme fit mon affaire, et nous fûmes chez le Sieur Parasol, lors Consul de notre nation, en passer un Acte. J'eus ensuite quelque peu de repos pendant quelques mois, au bout desquels mon Patron me demanda si les six cents écus n'étaient pas encore venus. Je lui dis que j'avais fait plusieurs diligences, mais qu'à cause des guerres des Princes de l'Europe, les Vaisseaux Marchands ne se hasardaient point de venir sur les côtes de ce Pays. Il attendit encore un mois ; mais voyant qu'il ne venait rien, il augmenta mes peines d'une chaîne poids de vingt-cinq livres et me mit pour la seconde fois au travail.

Dans ce temps Mouley Seméin, qui était parvenu à la Couronne par la mort de Mouley Archy son frère et qui revenait victorieux de Maroc, étant en colère contre le Gouverneur de Salé mon Patron (à cause qu'il l'avait méprisé dans le temps qu'il n'était que Prince), lui envoya ordre d'aller à Fez avec tous ses Soldats. Comme l'Alcayde se doutait du mauvais parti que le Roi avait dessein de lui faire, il en entra en une telle crainte qu'il devint comme enragé ; et la veille de son départ, ne sachant sur qui décharger sa fureur, mes compagnons et moi fûmes les victimes sur lesquelles il se vengea. Du premier coup qu'il donna à un Espagnol, il lui cassa la tête et le renversa demi-mort sur la place. Un Romain n'en fut pas quitte à meilleur marché. Et moi qui me rencontrai le dernier sous ses mains, et à qui il en voulait déjà, j'eus la tête toute fracassée et le corps meurtri de coups ; et je ne me servis néanmoins pour ma guérison que d'un blanc d'œuf et de la toile d'araignée. Le lendemain il partit pour aller à Fez, où le Roi à son arrivée lui voulut lui-même trancher la tête ; mais quelques Chérifs et Alcaydes de ses amis ayant prié pour lui, le Roi se contenta, en lui faisant grâce, de lui ôter son Gouvernement et ses Soldats, et lui ordonna de vivre dans Fez la Vieille comme un homme privé.

Il envoya à Salé Hamet Ben-Abdala son cousin pour faire transporter tous ses biens à Fez, lequel nous en fit partir les derniers jours de Juillet. De sept Chrétiens que nous étions, j'étais le seul qui eusse les fers aux pieds, avec lesquels il me fallut marcher sans souliers et sur les sables ardents dont les chemins étaient remplis.

Huit jours après que je fus arrivé à Fez la Vieille (vulgairement appelée Fez Balli), la Ville se révolta contre Mouley Seméin pour les raisons que j'ai dites dans son Histoire. Et comme elle avait appelé à son secours Mouley Hamet Meherez son neveu, qui était demeuré dans Thesa[5], petite ville qui n'en est éloignée que de dix-huit lieues, on lui envoya 1500 chevaux et 5000 hommes de pied, dont mon Patron fut fait un des Capitaines.

Il nous laissa à la garde d'un Noir qui pendant le Siège, qui dura quatorze mois, ne nous donna jamais que du pain de son et quelques légumes bouillis pour notre nourriture. En sorte que sans le secours des autres Chrétiens qui nous donnaient du pain, et quelque peu d'argent que le Sieur Raymond Consul m'envoya de Salé, nous y serions péris de faim.


Repères historiques

« Elle est bâtie sur la rivière de Guerou, qui la divise en deux parties. Celle qui est du côté du Nord s'appelle proprement Sela [...] Celle du côté du Sud s'appelle Raval » — Ce que Moüette décrit, c'est la réalité géographique qui persiste aujourd'hui : Salé au nord du fleuve Bou Regreg, Rabat au sud. Au XVIIe siècle, les deux rives formaient un ensemble urbain soudé par la course en mer. Les « Ravalins » (habitants de Rabat) étaient en grande partie des Morisques fraîchement expulsés d'Espagne, ce qui donnait aux rues une atmosphère mi-maghrébine, mi-andalouse qu'on perçoit encore dans la kasbah des Oudayas.

Source : « Republic of Salé », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Republic_of_Salé ; « History », Commune of Salé, https://en.villedesale.ma/?page_id=1190

« une haute Tour appelée Hassane [...] On monte à cheval sur le haut de cette Tour aussi aisément que si c'était une montagne, à cause que son escalier est sans degrés » — Moüette décrit avec justesse la tour Hassan, commencée en 1191 par le calife almohade Abu Yusuf Yaqub al-Mansur. Haute de 44 mètres (elle devait en faire le double), elle est effectivement dépourvue d'escalier à marches : on y accède par des rampes intérieures assez larges pour qu'un muezzin à cheval puisse monter lancer l'appel à la prière. La mosquée attenante, qui aurait été la plus grande du monde musulman occidental, ne fut jamais achevée — le calife mourut en 1199. Ses 348 colonnes tronquées sont aujourd'hui classées au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Source : « Hassan Tower », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Hassan_Tower

« Elle fut édifiée [...] par le même Maître qui fit la fameuse Tour d'une autre Mosquée qui sert de Cathédrale à Séville en Espagne, et celle de la grande Mosquée de Maroc » — Moüette rapporte ici une tradition locale attribuant les trois minarets — tour Hassan à Rabat, Giralda à Séville, Koutoubia à Marrakech — à un même architecte. Certaines sources anciennes nomment l'astronome Jabir ibn Aflah, d'autres l'architecte Ahmad Ben Basso. Si l'attribution reste débattue, la parenté architecturale est indéniable : les trois tours almohades partagent un plan carré, des décors géométriques en relief et des proportions très proches. La Giralda, reconvertie en clocher de la cathédrale de Séville après la Reconquista, est effectivement la « sœur jumelle » de la Koutoubia.

Source : « Hassan Tower, a Look at Morocco's 12th C. Architecture », Morocco World News, https://www.moroccoworldnews.com/2012/02/154046/hassan-tower-morocco-architecture/ ; « Culture Corner: The mirroring minarets of Spain & Morocco », SpainSavvy, https://spainsavvy.com/2017/09/22/spain-savvy-culture-corner-the-mirroring-minarets-of-spain-morocco/

« Ces Maures, qui sortaient de faire la guerre et voulaient vivre libres [...] résolurent de se soustraire de l'obéissance [...] Ils ordonnèrent de faire un fossé tout autour du Château » — Moüette résume ici la naissance de la fameuse République de Salé (ou République du Bou Regreg), un cas unique dans l'histoire du Maghreb. Fondée vers 1627 par des Morisques chassés d'Espagne — notamment les Hornacheros d'Estrémadure, arrivés dès 1609 —, cette cité-État corsaire se gouvernait par un Divan élu. Le Hollandais Jan Janszoon (alias Murad Reis) en fut même « Grand Amiral ». La République dura jusqu'en 1668, date à laquelle Moulay Rachid, fondateur de la dynastie alaouite encore régnante aujourd'hui, y rétablit l'autorité sultanienne.

Source : « History: When expelled Moriscos established the Republic of Salé », Yabiladi, https://en.yabiladi.com/articles/details/57822/history-when-expelled-moriscos-established.html ; « The corsair state of Rabat-Salé », The National Archives UK, https://www.nationalarchives.gov.uk/explore-the-collection/stories/the-corsair-state-of-rabat-salé/

« un Captif Italien [...] avec du vinaigre trouva les moyens de faire amollir le Rocher » — Cette technique étonnante a un illustre précédent : Tite-Live raconte qu'Hannibal, traversant les Alpes en 218 av. J.-C., fit chauffer des rochers puis les aspergea de vinaigre pour les fissurer. L'acide acétique peut effectivement dissoudre le calcite dans les roches calcaires. Le procédé, combiné au feu (fire-setting), était encore connu des ingénieurs militaires de la Renaissance. Que cet Italien l'ait appliqué au siège du château de Salé montre la circulation des savoirs techniques en Méditerranée, même en situation de captivité.

Source : « Hannibal's Engineers and Livy (XXI.36-7) on Burned Rock – Truth or Legend? », Stanford Archaeolog, https://web.stanford.edu/group/archaeolog/cgi-bin/archaeolog/2007/06/06/hannibals-engineers-and-livy-xxi-36-7-on-burned-rock-truth-or-legend/ ; « Fire-setting », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Fire-setting

« Les Crieurs ensuite nous prirent chacun par la main, nous promenant tête nue le long du Marché [...] Ceux qui marchandent les Esclaves les font venir devant eux, regardent leur physionomie et le dedans de leurs mains » — Moüette livre ici l'un des rares témoignages directs d'une vente aux enchères d'esclaves chrétiens à Salé. L'examen des mains visait à distinguer les hommes de labeur (mains calleuses, moins chers) des gentilshommes (mains lisses, rançon potentielle élevée). Aux heures les plus actives de la course, entre 1626 et 1638, on estime que Salé détenait jusqu'à 6 000 captifs chrétiens simultanément. Le marché se tenait sous les arcades (« Cananettes ») près du fleuve, un lieu couvert qui servait aussi d'entrepôt commercial.

Source : « The corsair state of Rabat-Salé », The National Archives UK, https://www.nationalarchives.gov.uk/explore-the-collection/stories/the-corsair-state-of-rabat-salé/ ; « Barbary slave trade », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Barbary_slave_trade

« je mandais à un frère que je traitais de Savetier de faire la quête [...] afin qu'ils ne m'oubliassent pas lorsqu'ils viendraient dans le Pays » — Les « Pères de la Rédemption » que Moüette espère voir arriver sont les Trinitaires ou les Mercédaires, deux ordres religieux fondés spécifiquement pour racheter les chrétiens captifs en terre musulmane. Les Trinitaires, fondés en 1194, ont libéré environ 40 000 captifs en six siècles d'activité, lors de quelque 400 « rédemptions » organisées. Marseille était la plaque tournante de ces opérations. La ruse de Moüette — se faire passer pour fils de savetier — était un classique conseillé entre captifs : afficher sa pauvreté pour faire baisser le prix de la rançon.

Source : « Trinitaires et Mercédaires à Marseille et le rachat des captifs de Barbarie », Cahiers de la Méditerranée, https://journals.openedition.org/cdlm/7219

« il arriva un Vaisseau Hollandais d'Amsterdam, qui apporta aux Juifs de cette Ville de certaines Prédictions [...] que le Messie qu'ils attendaient depuis tant de siècles naîtrait en Hollande » — Cet épisode savoureux est un écho tardif du mouvement messianique de Sabbataï Tsevi, qui avait enflammé le monde juif en 1665-1666 depuis l'Empire ottoman jusqu'à Amsterdam et Londres. Des milliers de juifs avaient vendu leurs biens en anticipant la rédemption. Même après la conversion forcée de Sabbataï à l'islam en 1666, des poches de croyants persistèrent jusque dans les années 1670 — exactement la période décrite par Moüette. Que cette ferveur ait atteint les juifs de Salé via un navire hollandais illustre la connectivité remarquable du monde sépharade méditerranéen.

Source : « Sabbatai Zevi », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Sabbatai_Zevi ; « Shabbetai Tzevi », Britannica, https://www.britannica.com/biography/Shabbetai-Tzevi

« Mouley Seméin, qui était parvenu à la Couronne par la mort de Mouley Archy son frère [...] lui envoya ordre d'aller à Fez » — « Mouley Archy » est Moulay Rachid (r. 1666-1672), fondateur de la dynastie alaouite, et « Mouley Seméin » est le célèbre Moulay Ismaïl (r. 1672-1727), qui lui succéda à 26 ans après la mort accidentelle de Rachid, tombé de cheval à Marrakech le 9 avril 1672. Ismaïl fixa sa capitale à Meknès et régna 55 ans — l'un des plus longs règnes de l'histoire marocaine. Réputé pour sa brutalité mais aussi son génie politique, il entretiendra une armée de 150 000 esclaves noirs (les Abid al-Bukhari) et retiendra jusqu'à 25 000 captifs chrétiens dans les prisons souterraines de Meknès.

Source : « Ismail Ibn Sharif », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Ismail_Ibn_Sharif ; « Al-Rashid of Morocco », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Al-Rashid_of_Morocco

« je ne me servis néanmoins pour ma guérison que d'un blanc d'œuf et de la toile d'araignée » — Ce remède de fortune n'est pas aussi fantaisiste qu'il y paraît. Le blanc d'œuf, riche en lysozyme (une enzyme antibactérienne), était utilisé depuis l'Antiquité comme pansement cicatrisant. Quant à la toile d'araignée, elle contient des protéines aux propriétés hémostatiques et antimicrobiennes, et son usage pour arrêter les saignements est attesté dans la médecine populaire européenne comme dans la médecine arabe médiévale. Les captifs, privés de tout soin médical, devaient recourir à ces savoirs empiriques transmis de bouche à oreille — un détail qui en dit long sur leur dénuement quotidien.

Source : « Les exécutions sanglantes de Moulei Ismaël et les captifs chrétiens, d'après un manuscrit inédit de son temps », Bulletin hispanique, Persée, https://www.persee.fr/doc/hispa_0007-4640_1933_num_35_4_2597 ; « Le Maroc du XVIIe siècle dans le récit de captivité de Germain Mouette », Archétype, https://revues.imist.ma/index.php/archetype/article/download/49912/26098/138983


  1. Raval : aujourd'hui Rabat. ↩︎

  2. Tamesna : Temesena dans le texte original, ancienne province entre Salé et Casablanca. ↩︎

  3. Fondaques : fondouks, auberges ou entrepôts pour marchands étrangers. ↩︎

  4. Matamore : silo souterrain servant aussi de cachot. ↩︎

  5. Thesa : aujourd'hui Taza. ↩︎