Chapitre VIII
Des misères des Esclaves en général.
L'Histoire précédente, aussi bien que tout le contenu de ce Livre, fait assez connaître la misère des pauvres Esclaves d'Afrique, et le danger où ils sont tous les jours exposés, ou de renoncer à leur foi, ou de périr par la Cruauté de leurs Maîtres et de leurs Gardiens. Certainement on ne peut rien s'imaginer de plus funeste que l'état où ils sont réduits. Ce qu'on fait souffrir en France aux plus criminels a à peine rien d'égal aux tourments qu'on fait endurer à ces innocentes victimes. Nos Galériens sont moins malheureux que ceux qui travaillent aux Châteaux de Mequinez[1]. Les Matamores de Salé, d'Alcassar et de Tétouan surpassent les plus obscures et les plus sales prisons. Et les supplices dont on punit en France les meurtriers et les assassins ne sont pas comparables à ceux qu'inventent les Maures, soit pour faire renier la foi Chrétienne aux Captifs, soit pour assouvir leur seule fureur.
Lorsqu'on est malade, on n'est pas mieux traité que quand l'on se porte bien. L'ordinaire des Chrétiens du Roi en tout temps n'est qu'une écuelée de farine noire et un peu d'huile d'olive. L'on ne leur donne de repos que lorsqu'on voit qu'ils ne peuvent plus remuer pieds ni mains ; car leurs Gardiens impitoyables d'eux-mêmes, ou encore excités par les Maîtres majors des travaux qui veulent avancer leurs ouvrages, ne les exemptent d'aller au travail qu'autant que leur faiblesse les retient couchés. Et dès qu'ils commencent à marcher, on les contraint de faire comme les autres ; toute la grâce qu'on leur fait, c'est de gâcher la chaux, balayer les rues et servir aux écuries. S'il en meurt, on ne s'en met pas fort en peine ; ceux qui ont les Captifs en charge en sont quittes pour dire au bout de l'année : « il en est mort un tel nombre ». Et le Roi, aussi bien que les sujets, croyant au destin, ils tiennent qu'ils ne pouvaient pas vivre davantage quelque soin qu'on en eût pu prendre, et qu'ainsi c'est une folie de s'affliger de leur mort.
Lorsqu'on se porte bien, on n'a de repos en toute l'année que sept jours francs, qui sont les trois premiers jours des Pâques de Mahomet. Dont la première s'appelle l'Aïd Seghir[2], qui est le lendemain de leur Carême ou Ramadan. La deuxième, qui est deux Lunes et dix jours après celle-ci, se nomme l'Aïd El Kebir, ou grande Pâque, et c'est en celle-là qu'ils sacrifient à Mahomet autant de moutons qu'il y a d'Enfants mâles dans chaque famille, en mémoire du Sacrifice d'Abraham. Et la troisième, qui est le Mouloud, ou naissance de Mahomet, est trois Lunes et deux jours après la seconde. Et toutes ces Pâques sont mobiles, et font le tour de l'année, à cause que la leur n'est composée que de douze Lunes seulement.
Quant aux quatre autres jours, qui sont les nôtres : de Noël, de Pâques, de la Pentecôte et de la Nativité de la Vierge, nous les demandions pour les employer à prier Dieu et chanter des Psaumes et des Hymnes, et on nous les accordait. Du surplus, soit l'été soit l'hiver, il faut incessamment travailler. À moins comme j'ai dit qu'une extrême maladie n'en empêche, ou bien que dans l'hiver il ne survienne quelque grande pluie qui rende la terre trop molle pour la remuer ; encore le plus souvent quand cela arrive, pour ne point laisser les Captifs sans rien faire ces jours-là, ils leur font nettoyer des rues, porter des pierres et choses semblables, disant que s'ils les laissaient oisifs ils ne songeraient qu'à se sauver, et qu'étant toujours fatigués ils ne l'entreprendraient pas si facilement.
À propos de fuir, j'en ai vu toutes les années plus d'une vingtaine tenter la fortune. Pour y parvenir, ils amassaient des morceaux de pain qu'ils faisaient sécher au Soleil, et lorsqu'ils en avaient assez, nous les enterrions dans des fossés le long des murailles au-dehors du Château de Mequinez (à la réserve de la tête que nous couvrions d'herbages pour leur laisser la respiration libre), et nous allions tous faire nos nécessités à l'entour d'eux afin que les Maures eussent dégoût d'en approcher. Puis la nuit ils se mettaient en chemin en se recommandant à Dieu et à sa très sainte Mère, en prenant pour leur guide l'Étoile du Nord. Les Vendredis étaient les jours les plus propres pour cela, à cause que les Maures qui travaillaient avec nous allaient à deux heures après midi aux Mosquées faire la Sala, ou prière. Il restait seulement un des Gardiens avec nous, et pendant qu'on enterrait ceux qui désiraient fuir, deux ou trois l'entretenaient et lui donnaient du Tabac, ou lui faisaient quelque conte ; et on ne s'apercevait de rien que le soir quand on nous comptait.
Un jour deux Espagnols s'enterrèrent ainsi tout vifs dans une Matamore éloignée du commerce du monde, derrière le Sérail. Un de leurs camarades, qui était le seul qui le savait, ferma cette Matamore avec une planche et de la terre par-dessus, laissant un trou pour leur donner de l'air. Mais comme il faisait extrêmement chaud, et qu'ils n'avaient pas assez d'eau, la chaleur les affaiblit tellement que la force leur manqua ; ils tombèrent à la renverse et étouffèrent dans ce lieu. Le lendemain leur camarade fut voir s'ils étaient partis ; comme il vit le trou qu'ils avaient à demi débouché, il les crut en fuite et ne regarda pas dans la Matamore. Mais huit jours après, un autre Chrétien qui cherchait du bois pour faire bouillir son pot, ayant aperçu cette planche, il la tira. Au même temps une infection horrible lui frappant au nez, il voulut voir d'où cela procédait, et s'approchant du trou, il vit ces deux corps couverts de vers et de rats. Il en vint avertir le Révérend Père Jean de Jésus Maria, Religieux Espagnol de l'Ordre de la très sainte Trinité des Déchaussés de Madrid, qui demeurait avec nous. Ce bon Père trouva à propos qu'on les laissât au même lieu, et qu'on le fût combler de terreau au même instant, afin d'en ôter la connaissance aux Maures qui ne manqueraient pas, s'ils s'apercevaient de cela, de chercher dans la terre lorsque quelqu'un se sauverait.
Si quelque Esclave s'en était fui, le Gouverneur envoyait aussitôt des Cavaliers battre la campagne pour donner ordre aux Arabes et aux Capitaines des Garnisons qu'ils tiennent proches des Places des Chrétiens (à l'une desquelles il faut de nécessité aller), d'arrêter et examiner tous ceux qu'ils rencontreraient aller vers ces Places. Ainsi on mettait tant de Sentinelles partout, et on gardait si bien pendant quinze jours tous les lieux par où on pouvait passer, que c'était une espèce de miracle quand quelqu'un échappait. Et c'était le plus souvent quand on arrivait à la vue de ces Places Chrétiennes qu'on était repris, d'autant que c'était là qu'on faisait la meilleure garde. Lorsque l'on était arrêté, on était ramené aussitôt d'où on était parti. Et quoique le Roi ne voulût pas qu'on maltraitât ceux qui tâchaient de se mettre en liberté (et qu'il pardonnât d'ordinaire à tous ceux qui lui étaient présentés), lorsqu'il n'y était pas, le Gouverneur qui nous avait en charge (et qui, lorsqu'il en échappait quelqu'un, était obligé de le payer au Roi), afin d'intimider les autres, venait en présence de tous leur donner lui-même à ces infortunés deux cents coups de bâtons. Ensuite de quoi il leur faisait mettre deux grosses chaînes aux deux pieds, et entre les deux jambes une barre de fer passée aux anneaux de ces deux chaînes, ce qui l'empêchait si fort de marcher que le plus souvent, pour faire vingt pas, il leur fallait un quart d'heure ; nonobstant quoi ils étaient mis aux travaux les plus rudes.
J'ai vu à Salé des Chrétiens auxquels, pour avoir fui, on coupa les oreilles. Et à Fez, on ôta à Dom Raphaël de Velas et à plusieurs autres, gros comme les poings de chair morte du dos, sur lequel on leur avait donné plus de 500 bâtonnades.
Et pour faire voir aussi combien il est difficile aux Esclaves Renégats de se sauver de ce pays, je raconterai ici la fuite de deux que j'ai connus dans le Château de Salé dans le temps que j'y étais, la manière dont ils furent repris et les châtiments qu'on leur donna.
Ces Renégats se nommaient Ramadan et Abdala ; le premier était Espagnol, et le second, quoiqu'il eût été pris en Espagne, était Maure de nation. Dans sa jeunesse il avait été fait Captif par les Espagnols avec son Père et sa Mère. Après avoir été quelque temps en Espagne, il fut instruit dans les vérités du Christianisme et reçut le Baptême. Il appartenait à un bourgeois de Gibraltar qui l'avait mis dans une Ferme qui n'était guère éloignée de la Mer. Or comme les Maures de Tétouan font souvent de nuit des descentes sur ces côtes, ils allèrent à cette Ferme où il n'y avait que quatre Espagnols, ce Maure fait Chrétien et deux femmes, qui furent faits Esclaves (après avoir fait une vigoureuse résistance et blessé plusieurs Maures) et ensuite menés à Tétouan. Les deux femmes furent présentées à Mouley Archy, et le jeune Maure fut acheté pour Mouley Mimon Ambarque, oncle du Roi. Ce Prince ayant su qu'il était fils d'un Maure, et qu'il avait été reconnu à de certaines marques bleues que les Maures font à leurs Enfants dans leur plus tendre jeunesse et qui ne s'effacent jamais (à cause qu'elles sont incisées dans la peau et peintes avec de l'Indigo ; les Femmes particulièrement s'en embellissent la gorge, le menton, l'estomac et les bras jusqu'au coude, mêlant cet agrément à celui que j'ai rapporté ailleurs), ne cessa de lui faire souffrir mille maux jusqu'à ce qu'il l'obligeât à se faire Mahométan. Après l'avoir fait renier, il le donna à Cheik Amar, beau-frère de Mouley Archy, qui l'envoya à l'Alcayde mon maître pour le faire monter sur les vaisseaux corsaires pour en tirer du profit. Comme il parlait aussi bien Arabe que les Arabes mêmes, il fit bientôt des connaissances. Et après avoir étudié les entrées et sorties de la ville, le désir qu'il avait de retourner en Espagne l'engagea de s'ouvrir à Ramadan, aussi Renégat comme lui (qui depuis quelques mois avait fui de La Mamora pour se faire Mahométan), et avec lequel il se retirait la nuit dans un appartement que mon maître leur avait donné. Ils résolurent ensemble de se sauver à Mazagan[3], place des Portugais sur les côtes de Maroc à deux lieues de la ville d'Azemmour. Ayant fait leurs provisions de bouche et remarqué où ils pourraient attraper des chevaux, ils en dérobèrent deux à des Juifs.
Ces deux Renégats, ayant marché quatre ou cinq jours seulement de nuit de peur d'être découverts, arrivèrent à la vue d'Azemmour, où il fallait de nécessité passer dans les Bacs le fleuve de l'Oum Errabiâ[4], à cause que sa rapidité (qui est égale à celle du Rhône) empêche de le passer à la nage. S'étant consultés, il fut résolu qu'Abdala, qui savait parler Arabe, passerait à Azemmour pour acheter les provisions dont ils avaient besoin, et voir de l'autre côté du fleuve s'il n'y aurait point moyen de le passer sans entrer dans le Bac.
Abdala le passa sans qu'on lui dît rien, et après s'être promené dans la ville et avoir acheté du pain, un lièvre tout rôti et quelques dattes, comme il revenait vers le fleuve il rencontra un Maure duquel il s'accosta. Il lui déclara comme de l'autre côté il avait un compagnon qui était Turc de nation, qui voulait aller faire quelques plaintes au Roi de Fez qui était pour lors à Maroc ; mais qu'il n'osait se présenter pour passer le Bac à cause qu'il ne savait pas l'Arabe, et qu'il craignait qu'on lui fît quelque insulte ; que s'il voulait les accompagner et leur aider à passer sans péril, qu'ils avaient deux bons chevaux qu'ils lui laisseraient. Le Maure feignit de s'accorder à tout, et fut avec Abdala trouver Ramadan. Quand celui-ci vit ce Maure, il demeura tout effrayé et dit à son camarade qu'ils étaient perdus s'ils ne lui ôtaient la vie. Abdala modéra sa crainte en lui disant qu'il avait juré par tous les Saints de l'Alcoran qu'il ne leur arriverait aucun mal. Là-dessus ils se repurent de ce qu'Abdala avait apporté, et ensuite ils furent au Bac afin de passer le fleuve.
Mais à peine y furent-ils entrés que le Maure dit aux Mariniers qu'ils tenaient en leur pouvoir les deux Renégats qui avaient fui du Château de Salé. Ce qu'il dit sur le soupçon qu'il en eut, car quand un Esclave Chrétien ou un Renégat fuit dans la Barbarie, on envoie des Courriers qui le font bientôt savoir tout le long des côtes. Au même instant ils furent saisis et liés, et ensuite conduits dans le Château d'Azemmour, dont le Gouverneur les renvoya à Salé.
À leur retour, l'Alcayde commanda à tous les Soldats de les maltraiter. Il fit venir ensuite des torches de paille et des mèches trempées dans de l'huile, dont il leur fit brûler le visage. Pendant qu'on les brûlait ainsi, Ramadan qui ne savait autre langue que l'Espagnol implorait à haute voix le secours de la sainte Vierge, et disait : Madre de Dios santissima Reyna de los Cielos y de la tierra, amparad nuestra humana flaqueza, contra la rabia destos perros, y pidais a tu bendito hijo, fuercas para que podamos llevar estos travajos en que abemos çaydos para bolber a su santa ley. Qui veut dire en français : « Très sainte Mère de Dieu, Reine du Ciel et de la terre, secourez notre humaine faiblesse contre la rage de ces chiens, et demandez pour nous à votre béni fils des forces afin que nous puissions supporter ces travaux, dans lesquels nous sommes tombés pour retourner dans sa sainte loi. »
Quelques Maures Andalous expliquèrent ces paroles au Gouverneur. Et comme auparavant il avait cru qu'ils n'avaient fui de ses mains que pour se rendre esclaves du Roi, voyant qu'ils avaient des sentiments Chrétiens et qu'ils avaient eu dessein de s'en retourner en Espagne, il ne se contenta pas du premier supplice qu'on leur avait fait souffrir. Il fit rouler ces malheureux à coups de pied plus de cinquante pas, ensuite de quoi il les donna en proie aux enfants pour leur servir de jouet, lesquels leur firent tant de mal qu'ils les laissèrent pour morts sur la place. La nuit étant venue, comme ils respiraient encore, on les jeta dans notre Matamore où ils demeurèrent plus de deux mois sans recevoir d'autre secours que celui que nous leur donnions, et ils y seraient péris de faim s'ils n'en avaient été tirés lorsque mon Patron nous fit aller à Fez, après que Mouley Seméin lui eut ôté le Gouvernement de Salé.
Depuis qu'ils furent arrivés à Fez, leurs maîtres les présentèrent au Roi, qui les mit en garnison avec d'autres dans un bastion qui est à l'Est Sud-Est de Fez la Neuve. Ils désertèrent pour passer à Alcassar, où le Prince Gayland faisait son séjour depuis son retour d'Alger. Mais quelque temps après qu'ils y furent arrivés, Abdala, qui méditait toujours de trouver les moyens de retourner en Espagne ou de mourir en cette peine, tâcha de gagner Larache. Comme il s'approchait de cette place qui appartient aux Espagnols, il fut arrêté par des Maures d'Alcassar qui sont en garnison aux environs d'icelle, et ramené devant Gayland. Il confessa courageusement devant ce Prince qu'il se sauvait à Larache pour suivre les vérités du Christianisme, et fuir les absurdités et les fables dont le faux Prophète Mahomet avait farci son Alcoran. Gayland, qui avait appris que ses ancêtres avaient été Mahométans et que lui-même était circoncis, tâcha par les paroles du monde les plus douces et les plus obligeantes à le faire rentrer dans son devoir. Mais voyant qu'il y était insensible, il commença à le menacer d'un rigoureux supplice, qu'il fit exécuter sur son corps après l'avoir vu inflexible. Il fut brûlé vif, et à petit feu, sur un Pont qui est devant la place du Marché d'Alcassar, au mois d'Avril de l'année 1673. Son camarade Ramadan s'enfuit de là à Tétouan, d'où il trouva moyen de passer à Alger.
Pour revenir aux Esclaves Chrétiens, ceux des Particuliers des Villes Maritimes qui sont Matelots sont ordinairement employés sur la Mer dans les Vaisseaux Corsaires, où ils sont accablés de coups et à toute heure exposés à perdre la vie, étant obligés lorsqu'il y a Combat de monter au haut des Mâts et sur les Antennes pour ployer et lier les Voiles, ou renouer quelque manœuvre coupée. Et ceux qui restent aux logis de leurs Patrons moulent incessamment du blé pour l'entretien du logis, vont à l'eau, labourent les Jardins et les Vignes, rompent les Rochers pour faire de la chaux, et sont d'ordinaire fort mal nourris. J'ai vu dans Salé des Esclaves attachés à la charrue avec des Ânes ou des Mules, et contraints par la faim de manger de l'orge avec ces animaux, et la nuit on les renferme dans des Matamores quinze ou vingt ensemble.
Des Matamores
Ces Matamores sont des lieux souterrains creusés en rond de profondeur de quatre à cinq brasses, avec une bouche fort étroite que l'on ferme avec une grille de fer. On y descend ordinairement avec une échelle de corde que l'on retire en haut tous les soirs. Les lits sont des nattes de joncs, que l'humidité de la terre rend d'une si mauvaise odeur que quand tout le monde est venu et que ce lieu commence à s'échauffer, il est presque impossible d'y durer. Quelques-uns des plus heureux ont une peau de mouton ou de chèvre qui leur sert de Matelas. L'on se couche tous en rond, la tête contre les côtés de la Matamore, et les pieds qui se joignent au milieu ne laissent bien souvent d'espace que pour placer quelque vaisseau de terre pour faire ses nécessités, que l'on couvre d'une lampe. C'est dans ces lieux où chacun compte ce qu'il souffre chez son maître, ou des nouvelles d'Europe si l'on en sait.
Il y a dans Salé, outre ces petites Matamores qui sont du côté du Sud, une plus grande qui est dans un Fondouk ou hôtellerie qui est du côté du Nord, où l'on renferme tous les Captifs de cette Ville. Elle est bâtie comme une cave, avec deux rangs de piliers de brique qui la soutiennent. Dans celle-ci les Chrétiens ne peuvent d'ordinaire coucher contre terre comme dans les autres, à cause que six mois de l'année il y a de l'eau quasi jusqu'aux genoux. Ils font avec des Cordes et de grands clous de certains lits suspendus au-dessus les uns des autres. Si bien que ceux qui sont en bas touchent presque le dos à l'eau ; il arrive quelquefois que celui qui est le plus haut venant à se détacher, il tombe sur les autres, et tous ceux qui sont au-dessous de compagnie vont en bas avec lui et tombent dans l'eau, où ils sont obligés de passer le reste de la nuit.
Cette Matamore fut minée en l'année 1673 par les Esclaves qui étaient dedans afin de s'échapper. Soixante-quinze Chrétiens étaient déjà sortis hors la Ville et gagnaient La Mamora ; ils se seraient tous sauvés si un Hollandais, qui par malheur en descendant la muraille de la Ville se rompit une jambe, ne se fût mis à crier. Comme la mer était toute proche, quelques Pêcheurs étant venus à ces plaintes, ayant su de lui ce qui était arrivé, donnèrent l'alarme à la Ville où tout le monde prit les armes. Une partie étant montée à cheval, on fit telle diligence que tous les Chrétiens furent repris, à la réserve de douze qui étaient partis les premiers et qui gagnèrent La Mamora.
Les Esclaves des Particuliers ont cela de plus que ceux du Roi, que lorsqu'ils tombent malades ils sont plus soigneusement traités, à cause que leurs Maîtres qui ne les ont achetés que pour y gagner craignent de les perdre. Néanmoins il faut avouer qu'ils se servent de plaisants remèdes pour les guérir. Car s'ils se plaignent de quelque douleur qu'ils sentent dans le corps, ils ont de certaines verges de fer au bout desquelles est un bouton aussi de fer de la grosseur d'une noix, qu'ils font rougir, et brûlent le pauvre malade en plusieurs endroits du corps comme on fait ici les chevaux. Ce qu'ils lui font souffrir malgré lui, ce qui fait qu'en ces lieux on est souvent bien malade qu'on n'ose s'en plaindre, pour éviter une telle curée que les Maures estiment aussi salutaire qu'elle est de peu de frais.
Des Mariages Maures
Quand il y a quelque Noce, on prend dix de ces Esclaves des particuliers pour promener la mariée dans une Litière faite en façon d'un petit Trône qui est couvert d'étoffe de soie. Ils la portent sur leurs épaules au son des Tambours et des Hautbois par les rues de la Ville. Le mari, accompagné des conviés, marche le premier à leur tête derrière son épouse. On la mène ensuite à son logis, où toutes les femmes, parentes et amies des deux parties se sont allées rendre. Ces femmes se renferment dans une chambre d'où elles ne ressortent que quelques heures après, pendant lesquelles le mari reçoit chez lui son épouse et la mène dans la chambre qu'elle doit occuper.
Le mari retourne aussitôt vers la porte de dehors pour remercier ses parents et ses amis par une petite collation qu'ils prennent entre les portes, puis chacun se retire. Après qu'ils sont partis, le mari retourne voir son épouse afin d'éprouver s'il la trouvera telle qu'on lui a promis dans les clauses du mariage, qui est d'être chaste. Ensuite par un signal qu'il donne aux parentes qui sont à la porte qu'il l'accepte pour sa femme, elles passent le reste de la nuit à chanter et à danser devant cette porte pendant que nos mariés sont couchés ensemble. Et si la fille n'est pas trouvée vierge, le mari lui fait dépouiller les habits qu'il lui a donnés, et sans lui voir le visage, la remet entre les mains de ses parentes qui la reconduisent chez son père, lequel a le pouvoir de l'étrangler s'il veut user de rigueur envers elle.
Lorsque les Mariages se font entre parents, ces cérémonies ne se pratiquent guère, de peur de déshonorer la famille. Mais pour garder les formalités, le mari égorge un pigeon sur un caleçon qu'il jette dehors, et au même instant dévoile le visage de sa femme afin d'avoir le plaisir de contempler toutes ses perfections. Quant aux Esclaves qui ont porté la mariée, sitôt qu'ils l'ont mise au logis, on leur donne pour leur peine chacun un pain blanc et une écuelée de viande.
Repères historiques
« Nos Galériens sont moins malheureux que ceux qui travaillent aux Châteaux de Mequinez » — La comparaison n'est pas rhétorique. À la même époque, Louis XIV entretenait à Marseille jusqu'à 40 galères, peuplées de condamnés enchaînés à leur banc dans des conditions atroces : crâne rasé, bonnet rouge, nuits dans la crasse et le bruit des chaînes. Pourtant Moüette juge ce sort enviable comparé à celui des captifs de Moulay Ismaïl, qui mobilisa entre 15 000 et 25 000 esclaves européens pour bâtir son immense palais de Meknès. Les travaux durèrent des décennies, sous la menace constante du fouet pour la moindre pause.
Source : « History: When Moulay Ismail put Christian slaves to hard labor in Meknes », Yabiladi, https://en.yabiladi.com/articles/details/76617/ ; « Galères (peine) », Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Galères_(peine)
« L'ordinaire des Chrétiens du Roi en tout temps n'est qu'une écuelée de farine noire et un peu d'huile d'olive » — Cette ration de famine était caractéristique du traitement des esclaves du sultan, par opposition à ceux des particuliers, mieux nourris car représentant un investissement. Les historiens estiment que les effectifs réels de captifs chrétiens à Meknès oscillaient entre 500 et 800, bien que les diplomates européens aient souvent gonflé les chiffres pour mobiliser les rançons. Germain Moüette lui-même, capturé en 1670 en route vers les Antilles, passa onze ans en captivité et apprit l'arabe auprès de l'un de ses maîtres, le médecin Bougiman.
Source : « Qara Prison », Wikipédia, https://en.wikipedia.org/wiki/Qara_Prison ; « Germain Moüette », Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Germain_Moüette
« La première s'appelle l'Aïd Seghir… et toutes ces Pâques sont mobiles, et font le tour de l'année » — Moüette offre ici l'une des premières descriptions en français du calendrier hégirien destinée à un public profane. Son observation est exacte : le calendrier islamique, purement lunaire, compte douze mois de 29 ou 30 jours, soit environ 354 jours par an. Chaque année recule donc d'environ 10 à 11 jours par rapport au calendrier solaire, de sorte que les fêtes parcourent l'ensemble des saisons en un cycle de 33 ans. Le Coran interdit explicitement l'insertion d'un treizième mois correctif (sourate 9, versets 36-37).
Source : « Islamic calendar », Wikipédia, https://en.wikipedia.org/wiki/Islamic_calendar ; « The Islamic calendar: How does it work and why is it lunar? », Middle East Eye, https://www.middleeasteye.net/discover/islamic-calendar-how-does-it-work-and-how-does-it-differ
« Nous les enterrions dans des fossés le long des murailles… et nous allions tous faire nos nécessités à l'entour d'eux » — Cette technique d'évasion stupéfiante — enterrer vivant un camarade en ne laissant dépasser que la tête camouflée d'herbes, puis créer un périmètre repoussant autour de lui — illustre le désespoir et l'ingéniosité des captifs. Les fugitifs se guidaient la nuit à l'Étoile du Nord en direction des places chrétiennes comme La Mamora (Mehdya), alors sous contrôle espagnol, ou Mazagan (El Jadida), forteresse portugaise. La Mamora resta espagnole de 1614 à 1681, date à laquelle Moulay Ismaïl s'en empara.
Source : « Mehdya, Morocco », Wikipédia, https://en.wikipedia.org/wiki/Mehdya,_Morocco ; « Siege of Mamora (1681) », Military Wiki, https://military-history.fandom.com/wiki/Siege_of_Mamora_(1681)
« De certaines marques bleues que les Maures font à leurs Enfants dans leur plus tendre jeunesse et qui ne s'effacent jamais » — Moüette décrit ici la pratique ancestrale du tatouage amazigh, qui remonte à l'époque pré-islamique. Ces marques étaient réalisées par incision de la peau, dans laquelle on frottait de l'indigo, du kohl ou du noir de fumée. Loin d'être purement décoratives, elles servaient de marqueurs identitaires tribaux, de talismans protecteurs et de rites de passage. Les femmes se tatouaient particulièrement le menton, le front, les mains et la poitrine. Cette tradition, qui a survécu pendant des siècles, est aujourd'hui en voie de disparition sous l'effet de l'urbanisation et de la pression religieuse.
Source : « Partridge eyes and stars: Traditional tattoos of Amazigh, Bedouin and Kurdish women », Middle East Eye, https://www.middleeasteye.net/discover/middle-east-face-tattoos-traditional-amazigh-bedouin-kurdish ; « The Disappearing Tradition of Amazigh Facial and Body Tattoos », Morocco World News, https://www.moroccoworldnews.com/2019/04/81446/tradition-amazigh-facial-tattoos/
« Ces Matamores sont des lieux souterrains creusés en rond de profondeur de quatre à cinq brasses » — Les matamores (de l'arabe matmura, « lieu enfoui ») étaient des silos à grain souterrains détournés en cachots. La description de Moüette — quatre à cinq brasses de profondeur (soit 6 à 8 mètres), une ouverture étroite fermée par une grille, une échelle de corde retirée la nuit — correspond aux vestiges archéologiques retrouvés à Meknès. La célèbre prison de Qara (Habs Qara), série de salles voûtées souterraines construites sous Moulay Ismaïl, en est le témoignage le plus spectaculaire. Son plan labyrinthique, sans portes ni barreaux, reposait sur un dédale de passages étroits pour empêcher toute évasion.
Source : « Qara Prison », Wikipédia, https://en.wikipedia.org/wiki/Qara_Prison ; « Prison de Kara in Meknes », Atlas Obscura, https://www.atlasobscura.com/places/prison-de-kara
« Ils ont de certaines verges de fer au bout desquelles est un bouton aussi de fer de la grosseur d'une noix, qu'ils font rougir » — Ce que Moüette décrit avec horreur comme une torture est en réalité la cautérisation thérapeutique, appelée al-kayy en arabe (ou wasm). Cette pratique médicale ancestrale, héritée de l'Égypte pharaonique et codifiée par la médecine arabo-islamique médiévale, consistait à appliquer un instrument métallique chauffé au rouge sur des points précis du corps. Elle était prescrite contre les douleurs articulaires, les maux de tête ou les troubles internes. Encore pratiquée dans certaines régions du Maghreb et du Golfe au XXe siècle, elle était considérée par les praticiens locaux comme un remède de dernier recours, là où les autres traitements échouaient.
Source : Helal Suleiman Abu-Rabia, « Wasm: a traditional method of healing by cauterisation », Journal of Ethnopharmacology, vol. 47, 1995 (https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/037887419501270N) ; « An Ethnomedical Perspective of Arabic Traditional Cauterization; Al-Kaiy », ResearchGate, https://www.researchgate.net/publication/326625365
« Le Révérend Père Jean de Jésus Maria, Religieux Espagnol de l'Ordre de la très sainte Trinité des Déchaussés » — La présence de ce religieux trinitaire dans les matamores n'est pas un hasard. L'Ordre de la Très Sainte Trinité, fondé en 1198, avait pour mission spécifique le rachat des captifs chrétiens en terre musulmane. Les Trinitaires déchaussés (réforme espagnole plus austère) envoyaient régulièrement des religieux partager volontairement le sort des esclaves en attendant de négocier leur libération. L'ordre rival des Mercédaires se concentrait davantage sur le Maroc — Salé, Tétouan — tandis que les Trinitaires opéraient surtout à Tunis et Alger.
Source : « Barbary slave trade », Wikipédia, https://en.wikipedia.org/wiki/Barbary_slave_trade ; « The Redemptive Orders – Part 2 », Corsairs & Captives, https://corsairsandcaptivesblog.com/the-redemptive-orders-part-2/
« Si la fille n'est pas trouvée vierge, le mari lui fait dépouiller les habits… la remet entre les mains de ses parentes… lequel a le pouvoir de l'étrangler » — La cérémonie nuptiale que décrit Moüette, avec la vérification publique de la virginité et le droit de vie ou de mort du père, correspond à des pratiques attestées au Maroc jusqu'au XXe siècle sous des formes atténuées. L'épreuve du drap taché de sang, que les invités venaient examiner, existait encore il y a une trentaine d'années dans certaines régions rurales. Le stratagème du pigeon égorgé sur un caleçon, mentionné par Moüette pour les mariages entre parents, témoigne d'un arrangement pragmatique pour sauver l'honneur familial tout en contournant l'épreuve.
Source : « Virginity Testing in Morocco: Assault on Dignity, or a Shield Against Assault? », Pulitzer Center, https://pulitzercenter.org/reporting/virginity-testing-morocco-assault-dignity-or-shield-against-assault ; « Wedding Customs in Morocco », Morocco.com, https://www.morocco.com/culture/weddings-customs/
« Ayant marché quatre ou cinq jours seulement de nuit… arrivèrent à la vue d'Azemmour, où il fallait de nécessité passer dans les Bacs le fleuve de l'Oum Errabiâ » — L'Oum Errabiâ (« la mère du printemps ») est le deuxième plus long fleuve du Maroc (555 km), avec un débit moyen de 105 m³/s. La comparaison de Moüette avec le Rhône, destinée à ses lecteurs français, n'est pas exagérée : le fleuve constituait un obstacle redoutable à son embouchure, près d'Azemmour. Cette ville, stratégiquement située, était un point de passage obligé pour quiconque tentait de rejoindre la forteresse portugaise de Mazagan (aujourd'hui El Jadida, site UNESCO depuis 2004), distante de seulement deux lieues. Le piège se refermait souvent sur les fugitifs à ce goulot d'étranglement naturel.
Source : « Oum Er-Rbia River », Wikipédia, https://en.wikipedia.org/wiki/Oum_Er-Rbia_River ; « Portuguese City of Mazagan (El Jadida) », UNESCO, https://whc.unesco.org/en/list/1058/
« Miquénes » dans l'original. Aujourd'hui Meknès. ↩︎
« Eidc Serera » dans l'original. Les fêtes islamiques sont ici rendues dans leur forme arabe courante : Aïd Seghir (Aïd el-Fitr), Aïd El Kebir (Aïd el-Adha) et Mouloud (Mawlid). ↩︎
Aujourd'hui El Jadida. « Maiagam » dans l'original ; place forte portugaise sur la côte atlantique du Maroc. ↩︎
« Marbea » dans l'original. L'oued Oum Errabiâ, principal fleuve du Maroc central. ↩︎