Skip to content

Introduction

Un jeune Parisien en mer

Le 16 octobre 1670, quelque part dans la Manche, un garçon de dix-neuf ans voit sa vie basculer. Germain Moüette, fils d'un receveur des tailles né à Bonnelles près de Paris, avait embarqué deux mois plus tôt à Dieppe avec son cousin Claude Loyer la Garde pour les Antilles françaises. Deux corsaires de Salé, arborant de faux pavillons turcs et se faisant passer pour des Algérois (avec lesquels la France avait la paix), s'emparent de leur frégate par ruse. Le capitaine, qui avait pris de fortes assurances sur son navire, livre l'équipage sans combattre. Moüette ne reverra la France que onze ans plus tard.

Le Maroc de Moulay Ismaïl

Le Maroc où Moüette arrive enchaîné est un pays en pleine transformation. Moulay Rachid, fondateur de la dynastie alaouite (celle-là même qui règne encore aujourd'hui), vient d'unifier le pays après des décennies de fragmentation. À sa mort accidentelle en 1672, son demi-frère Moulay Ismaïl lui succède et entame l'un des règnes les plus longs et les plus marquants de l'histoire marocaine : cinquante-cinq ans de pouvoir absolu.

Moulay Ismaïl fait de Meknès sa capitale et lance un programme de construction colossal, que l'on comparera en Europe à un rival de Versailles. Pour bâtir ses palais, ses murailles et ses écuries, il emploie plus de 25 000 esclaves chrétiens, soumis à un labeur épuisant. Il crée la Garde Noire (Abid al-Bukhari), une armée servile d'origine subsaharienne qui comptera jusqu'à 100 000 soldats. C'est dans ce monde que Moüette passe onze années : deux ans à Salé, deux à trois ans à Fez, puis six à sept ans à Meknès, au cœur du chantier royal.

Un captif pas comme les autres

Moüette n'est pas un simple témoin. Sous la tutelle d'un de ses maîtres, le docteur Bougiman, il apprend l'arabe et l'espagnol, les deux langues véhiculaires du Maroc de l'époque. Cette double compétence linguistique lui ouvre des portes que la plupart des captifs ne franchissent jamais. Il observe, interroge, note. Il s'intéresse à tout : l'architecture des maisons, la préparation du couscous, les cérémonies de mariage, le fonctionnement de la justice, les routes commerciales, la faune, la géographie.

Le résultat est un texte qui dépasse largement le récit de captivité. C'est aussi un portrait du Maroc vu de l'intérieur, par un homme qui y a vécu assez longtemps pour en comprendre les ressorts. Les spécialistes Guy Turbet-Delof et Roland Lebel ont souligné la qualité littéraire des histoires enchâssées dans le récit (aventures d'évasion, amours interdites, un miracle), qu'ils considèrent comme un sommet du genre.

Un genre littéraire à part entière

Moüette s'inscrit dans une longue tradition de récits de captivité en Barbarie, qui constitue l'un des genres les plus populaires de la littérature européenne des XVIe et XVIIe siècles. Avant lui, Miguel de Cervantès avait passé cinq ans captif à Alger (1575-1580), une expérience qui irrigue tout Don Quichotte. Le Flamand Emanuel d'Aranda avait publié en 1656 le récit de ses deux années de captivité à Alger, un succès considérable traduit en plusieurs langues. Le dramaturge Jean-François Regnard sera capturé à son tour en 1678 en revenant d'Italie.

Ce qui distingue Moüette dans ce corpus, c'est d'abord la durée exceptionnelle de sa captivité (onze ans, contre cinq pour Cervantès et deux pour d'Aranda). C'est ensuite le lieu : le Maroc, bien moins documenté que les régences d'Alger ou de Tunis. C'est enfin l'ambition encyclopédique de son texte, qui inclut un traité de commerce, un dictionnaire arabe-français de près de 900 mots et une description géographique du pays.

Le contexte de la publication

Les deux ouvrages de Moüette, la Relation de la captivité et l'Histoire des conquêtes de Mouley Archy, paraissent à Paris en 1683, un moment charnière. Colbert, l'architecte du mercantilisme français et l'homme qui avait codifié le droit maritime deux ans plus tôt, meurt en septembre de cette même année. La marine de Louis XIV bombarde Alger en juin-juillet. Un traité d'amitié franco-marocain vient d'être signé à Saint-Germain-en-Laye en 1682, à la suite de l'ambassade de Mohammad Temim à Paris.

Le livre de Moüette répond donc à une curiosité très concrète : la France s'ouvre au commerce avec le Maroc, et voici un homme qui y a vécu onze ans, qui en parle les langues, et qui peut expliquer aux marchands comment s'y comporter. Le traité du commerce qui clôt l'ouvrage n'est pas un appendice académique : c'est un guide pratique, avec ses mises en garde contre les arnaques des marchands malhonnêtes et sa description fascinante du commerce muet de l'or avec Tombouctou.

Un livre qui vit encore

La Relation connut un succès durable. Une traduction anglaise parut à Londres en 1711 dans la collection A New Collection of Voyages and Travels. En 1927, une descendante de Moüette, la Marquise de Serres, en publia une réédition. Plus récemment, l'historienne américaine Gillian Weiss, dans Captives and Corsairs (Stanford, 2011), a salué Moüette comme « l'un des premiers captifs à consacrer une part significative de son récit à la discussion des principes de la foi musulmane et de la société marocaine ».

Aujourd'hui, la présente édition numérique poursuit cette transmission. Le texte a été modernisé dans son orthographe pour le rendre accessible, mais la voix de Moüette (ses hésitations, ses indignations, ses émerveillements) a été scrupuleusement préservée. Des repères historiques accompagnent chaque chapitre pour permettre au lecteur d'aujourd'hui de comprendre le monde que Moüette décrit : un monde de corsaires et de captifs, de palais et de cachots, de commerce et de diplomatie, qui n'est pas si éloigné du nôtre qu'on pourrait le croire.

Bonne lecture.