Chapitre XV
Contenant les aventures du Sieur de la Place, gentilhomme Normand.
Celui dont je vais parler est gentilhomme du Duché de Longueville en Normandie. Comme il était d'un naturel impérieux, il ne pouvait souffrir que son Père témoignât plus d'amour à son aîné (à cause qu'il était plus sage et avait de meilleures qualités que lui). Son Père, dans sa plus tendre jeunesse, l'envoya en Angleterre ; et à son retour, voyant que son amour était plus fort que jamais envers ce frère, et qu'il lui préférait même quelques cadets qui étaient nés depuis son départ, il entra dans une si grande jalousie qu'il en vint pour ce sujet plusieurs fois aux mains avec son frère.
Un jour qu'ils étaient ensemble à la chasse, le Fusil du Sieur de la Place ayant fait faux feu sur un lièvre, il le posa sur son bras pour y mettre une nouvelle amorce. Comme le Fusil tira aussitôt, son frère qui était au bout fut par ce malheur renversé demi-mort sur le lieu. Le Sieur de la Place, le voyant dans cet état, n'osa pas retourner au Château, craignant que son Père n'eût pris à vengeance ce qui n'était arrivé que par hasard. Mais pour ne pas laisser son frère sans secours, il envoya quelques paysans le chercher, desquels il emprunta un Cheval pour se mettre à l'abri du courroux de son Père.
Il se sauva à Dieppe pour passer en Angleterre ; mais n'ayant point trouvé de Vaisseau pour y aller promptement, un oncle qu'il y avait (qui était Lieutenant du Gouverneur de cette ville) lui conseilla de s'embarquer avec nous pour l'Amérique, jusqu'à ce qu'il eût fait sa paix. À quoi il obéit pour lui complaire.
Lorsqu'il fut arrivé aux Dunes avec nous, il commença à faire paraître l'inclination naturelle qu'il avait à la débauche pour les femmes. Un jour qu'il se divertissait avec un gentilhomme qu'il rencontra de ses amis (et parce qu'il savait parler bon anglais à cause qu'il avait autrefois demeuré en Angleterre), il entendit de la chambre où ils étaient quelques voix de femmes qui chantaient admirablement bien, qui se plaignaient de l'insensibilité de leurs amants, et qui eussent souhaité d'avoir pour elles plus de complaisance qu'ils n'en avaient pas.
Notre François, qui crut d'abord que c'étaient des Courtisanes et qu'elles ne chantaient qu'à dessein d'attirer quelqu'un à se divertir, laissa son camarade seul pour les aller voir. Il avait assez bonne mine, et comme il voulait éprouver s'il serait assez heureux pour recevoir quelques faveurs, il ouvrit la porte de leur chambre qui était voisine de celle où il était. Il y aperçut en entrant un jeune homme fort bien couvert qui était avec elles. Après leur avoir fait la révérence, il leur demanda fort civilement s'il pouvait entrer dans leur conversation.
Comme les Dames Anglaises aiment naturellement les Français (à cause que leur civilité et leur galanterie surpassent toutes les autres nations de la terre, et de plus que celui-ci parlait fort bien leur langue), la plus jeune se levant toute confuse lui présenta un siège et s'assit auprès de lui. Les autres laissèrent un peu apaiser la rougeur que la pudeur leur avait fait naître sur le visage d'avoir été ainsi rencontrées par un jeune homme qui pourrait faire de mauvais jugement de leur conduite. Elle lui demanda d'abord s'il venait de France, et quelles étaient les nouvelles qu'il en apportait, et s'il était vrai ce que l'on disait de la guerre avec les Hollandais. Le Sieur de la Place lui ayant répondu ce qui lui vint en pensée, commença à la cajoler et à lui faire entendre en peu de paroles ce qui l'avait amené. Cette fille, qui n'était pas de celles qu'il pensait, dit au même instant aux trois autres qui étaient ses sœurs, et à son frère, le sujet qui avait fait entrer ce galant homme.
L'Anglais, qui n'avait encore rien dit jusqu'alors, se leva brusquement et commença à jurer forces Son of a whore et Son of a dog de Frenchman, en mettant la main à l'épée. Notre François, qui en fit autant, le pointa de près et lui tira du sang. Les filles, les voyant les épées nues et leur frère blessé, mirent la tête aux fenêtres et crièrent au meurtre en appelant du monde au secours. L'hôte du logis avec quelques-uns de nos matelots qui étaient à y boire s'armèrent de bâtons ferrés, et furent avec le Gentilhomme (qui était descendu au Jardin) pour les séparer. Ils se rencontrèrent à propos dans ce lieu pour empêcher les Anglais, qui accoururent en troupes au bruit de ces filles, de faire main basse sur le Normand, et pour le faire évader. Nous apprîmes que ces Demoiselles, qui étaient venues avec leur frère pour voir la Mer et les Vaisseaux, étaient filles du Recteur de l'Université d'Oxford. Et après que cela se fut passé, le Capitaine ne voulut plus le laisser aller à terre ; il parut tout le reste du voyage toujours fort honnête et fort retenu.
Lorsque Mouley Archy, en l'année 1671, arriva à Salé, il l'ôta à celui qui l'avait acheté afin de le donner à l'Alcayde Abdalazize Arafe. Lequel l'emmena à Maroc, où il résidait ordinairement comme chef du conseil de Mouley Hamet Meherez qui en était le Vice-Roi. Comme le Sieur de la Place savait fort bien la Musique et qu'il avait une voix admirable (outre qu'il avait appris depuis son retour d'Angleterre à toucher de plusieurs sortes d'instruments), Lella Rahéma, femme de l'Alcayde son Patron, le faisait entrer souvent dans la chambre afin de l'écouter lorsque son mari était à la Cour, et pour achever de lui apprendre à lui faire toucher un Luth, dont elle savait jouer passablement bien.
Cette Dame le régalait souvent de dattes, de raisins de Damas, de miel et de pain blanc, et lui donnait aussi de l'argent pour s'acheter du linge pour paraître plus propre à ses yeux. Elle lui fit donner par son mari un habit d'écarlate avec une ceinture de soie verte, et fit tant pour lui que l'Alcayde ne l'occupa jamais qu'à porter sa Lance lorsqu'il allait à la suite de Mouley Hamet.
Il y avait toujours auprès de Rahéma une de ses parentes nommée Zayda, qui était mariée avec le Secrétaire de son mari, et laquelle demeurait dans un logis voisin de celui de l'Alcayde. Cette femme, qui était jeune et belle par excellence et qui avait infiniment de l'esprit, se laissa charmer par la voix de notre Esclave. Sa passion, qui la sollicitait de lui déclarer ce qu'il avait fait naître en son cœur et le bien qu'elle lui voulait faire, l'obligea de conjurer un jour le Sieur de la Place devant sa cousine de venir quelquefois chez elle pour lui apprendre à jouer d'une Guitare qu'elle avait au logis.
Le Sieur de la Place, qui n'avait rien à faire qu'à se divertir, et qui ne demandait pas mieux que de faire bonne chère quand il en trouvait l'occasion, lui dit qu'il estimait sa captivité heureuse puisqu'elle lui donnait lieu de rendre service à des Dames qui étaient sans doute les plus aimables de Maroc. Rahéma, qui se mit à sourire de ce compliment, lui fit connaître par de certains regards honnêtes et par des paroles flatteuses qu'il ne lui avait pas déplu, et qu'elle lui savait bon gré de ce qu'il était si bien prévenu d'estime en sa faveur.
Un jour que le Sieur de la Place alla voir Zayda chez elle comme elle les avait priés, elle lui déclara l'amour qu'elle avait pour lui, afin de l'engager à y correspondre par une mutuelle et sincère amitié. Notre Gentilhomme lui répondit avec sa galanterie ordinaire qu'elle le trouverait toujours disposé à lui rendre service lorsqu'elle le désirerait ; mais qu'il craignait que son mari, qui était un vieillard, ne devînt jaloux des fréquentes visites qu'il serait obligé de lui rendre dans cet engagement ; et que si elle le pouvait rendre assez commode que de le faire consentir, il ne se passerait guère de journées sans la visiter.
Zayda s'étant disposée de le faire, dit un jour à son mari l'estime que l'Alcayde Abdalazize et Rahéma faisaient de ce jeune homme qui avait de si admirables qualités ; qu'il avait appris à sa Patronne à jouer du Luth et de la Guitare, et qu'elle désirait aussi bien que Rahéma de l'apprendre afin de le divertir. Mais que lorsqu'elle lui en avait fait la proposition devant sa cousine, il lui avait répondu qu'il ne le ferait jamais sans son aveu, de crainte qu'il ne vînt dans la suite à les soupçonner de quelque intrigue qui lui causât un mal de tête. Le Maure, qui croyait que sa femme lui parlait sincèrement, la loua fort de ce qu'elle désirait apprendre à jouer du Luth, et pour lui donner toute la satisfaction qu'elle désirait, il fut le même jour convier le Sieur de la Place de venir chez lui dès le lendemain.
Les choses étant ainsi disposées, ils eurent tous les moyens de lier commerce ensemble sans crainte d'être troublés. Néanmoins un jour que Zayda lui accordait les plus étroites faveurs, la Nègre qui avait accoutumé de faire sentinelle sur la porte étant entrée dans une maison voisine pour parler à une autre Nègre qui l'avait appelée, ils furent surpris par le mari qui les trouva ensemble.
Ce Maure, indigné d'un affront si sensible, courut aussitôt aux armes afin de s'en venger en leur ôtant la vie. Mais pendant qu'il fut au lieu où il les tenait renfermées, ils eurent le temps de se sauver : le Sieur de la Place en gagnant la porte, et Zayda sur les toits du logis pour entrer dans la maison de l'Alcayde. Le Maure suivit notre Esclave le Cimeterre à la main ; mais l'ayant aperçu entrer dans le logis de son Maître et n'ayant pu l'atteindre, il s'en retourna au sien. Où il rencontra sa Nègre qui y rentrait, et à cause qu'il la crut complice du crime de nos amants, il fut après elle, et de quatre coups de Cimeterre qu'il lui donna il la renversa morte sur les carreaux.
Cependant le Sieur de la Place et Zayda, qui s'étaient échappés comme je viens de dire, racontèrent à Rahéma que comme ils étaient à chanter, le mari était entré brusquement, tenant un poignard à la main duquel il les avait voulu frapper sans sujet ; que le Sieur de la Place lui ayant saisi le bras lui avait donné lieu de se sauver par-dessus les toits pour éviter sa fureur ; et qu'après l'avoir vue hors de péril il avait gagné la porte, et s'étaient venus mettre sous son asile, pour être à couvert de tout ce qu'il pourrait alléguer contre eux. Rahéma, qui ne se pouvait tenir de rire du plaisir que ce récit lui avait donné, s'en tenait encore les côtés lorsque l'Alcayde entra, qui en demanda la cause. Après l'avoir apprise, comme il n'était pas si crédule que sa femme, il envoya chercher son Secrétaire pour être mieux informé de la vérité du fait. Ceux qu'il y envoya rapportèrent qu'il n'était pas au logis, mais qu'ils y avaient seulement trouvé sa Nègre sans vie qui nageait dans son sang.
En même temps Zayda dit à l'Alcayde qu'il fallait que son mari, qui était sujet à prendre de l'Affiom[1], eût mangé de cette drogue (dont les Mahométans usent fort, laquelle les rend comme insensés, et que nous appelons Opium). Alors l'Alcayde ajouta foi à ce qu'on lui avait dit, et ne douta plus que l'Opium n'eût ainsi troublé l'esprit de son Secrétaire. Au même instant un des Officiers du Cady lui apporta la nouvelle comme ce Secrétaire était devant le tribunal de son Maître, et lui demandait publiquement justice contre sa femme qu'il disait avoir trouvée avec son Chrétien.
Abdalazize, étonné de sa folie, monta à cheval pour aller voir ce qu'il disait. Il le trouva devant la Tribune, qui disait au Cady devant tout le monde qu'il était caran ou cornard, et qu'il avait surpris un Chrétien entre les bras de sa femme. L'Alcayde ne put s'empêcher de rire de la naïveté avec laquelle ce vieillard disait ces paroles. Et l'appelant par son nom : — « Zabinty, lui dit-il, que fais-tu ici ? » — « Cède, répondit Zabinty, schouff ouhabet del Caran Ben-stache del Carannin-lacor, y s'ejne and-el Cady Beche-atte-lou-chèra, y lançait ma tâtènè-chy ; anan cot bedeynan. » (« Tu vois Seigneur, répondit Zabinty, un Cornard, fils de seize autres Cornards, qui est venu se plaindre au Cady pour lui demander justice, et s'il ne me la rend pas, je me la ferai moi-même. ») — « Zabinty, lui repartit l'Alcayde, tu t'es trompé assurément, l'affiom que tu as pris ce matin t'a troublé les sens ; ta femme est trop sage, et mon Chrétien est trop honnête pour avoir fait une action si noire après la permission que tu lui as donnée. Crois-moi, oublie ces chimères, et à l'avenir ne mange plus d'affiom. »
Ensuite Abdalazize raconta au Cady la mort de la Nègre, ce qui lui fit juger qu'il n'agissait que par folie ; c'est pourquoi il le fit renvoyer comme un insensé. Et depuis l'Alcayde et Rahéma pacifièrent toutes choses, et le Secrétaire fut ainsi trompé, et crut s'être trompé lui-même.
Puisque nous sortons de devant le Cady qui est le Chef de la Justice, et que je n'ai point trouvé de lieu plus propre pour placer ce que je vais dire, il ne sera pas hors de propos de réciter la manière dont les Maures vident leurs Procès, et de quels supplices on punit les Criminels chez eux.
Lorsque deux ou plusieurs personnes ont quelques différends, soit pour des intérêts civils ou pour des criminels, le demandeur assigne verbalement ses parties pour comparaître à certaine heure le même jour, ou le lendemain, devant le Cady, le Gouverneur de la Ville ou le Haquem, qui sont trois différents Juges. Le Cady connaît de tout ce qui est contre la Loi. Le Gouverneur pour le Civil et pour le Criminel contre les lois du Prince. Et le Haquem n'est que pour la Police. S'ils ont des Témoins à faire entendre, ils sont aussi verbalement assignés à comparaître à la même heure ; et lorsqu'elle est passée, ceux qui ne s'y trouvent pas, le Juge les envoie chercher par ses Officiers, lequel à cause qu'ils n'ont pas voulu comparaître, leur adjuge un défaut de deux cents bastonnades, qui sont bien appliquées sur le derrière des défaillants, qui ont méprisé de se présenter devant la Justice, à moins qu'ils ne se justifient d'une cause légitime qui les en ait empêchés.
Pour les intérêts civils, quand il y a des témoins, ou quelque écrit, le débiteur est sur-le-champ condamné à payer ce qu'il doit dans un certain terme, s'il le demande ; et lorsqu'il est passé, et qu'il n'a pas satisfait, on le met prisonnier jusqu'à ce qu'il le fasse. Quand il n'y a écrit ni témoins, le Juge envoie le défendeur jurer dans une Mosquée, et s'il affirme qu'il ne doit rien, il est renvoyé sans dépens, car il ne s'y en fait aucuns.
Si le différend est pour des injures, le défendeur ou accusé est condamné aux bastonnades, à garder la prison et à payer une amende qui va au profit du Juge.
Les Criminels, comme les Voleurs publics et particuliers, sont punis, savoir : les derniers pour le premier vol, s'il est de conséquence, ont la main droite coupée ; pour le second on leur ôte la main gauche ; et s'ils récidivent à un troisième (qui ne se peut faire qu'avec les dents), on leur tranche la tête. Et pour les premiers, tout aussitôt qu'ils sont arrêtés et présentés aux Juges, on leur tranche la tête ou on les fait traîner à la queue de quelques Mules. Les Adultères sont lapidés, et les Homicides sont punis de mort. Les femmes publiques et les ivrognes sont châtiés avec les bastonnades, de la prison, de l'amende et de mort violente s'ils sont surpris en faute dans le temps du Ramadan, qui est leur Carême. Les traîtres au Roi sont traînés, ou décapités, ou bien empalés et jetés sur des crocs de fer qui sont posés exprès aux murailles des Villes capitales. Et les corps de tous ces misérables sont jetés à la voirie.
Voilà ce qui regarde les deux premiers Juges. Et pour le troisième, qui est le Haquem (qui est celui des Marchands qui vendent à faux poids et à fausses mesures), il leur fait pendre au col une pièce de leur marchandise. Après les avoir fait mettre tous nus en caleçons, le Chiquant[2] va les mains liées derrière le dos avec un Bourreau qui marche après lui pour le faire promener par toutes les rues de la Ville. Ce Bourreau lui fait publier son crime à tous les Carrefours, dans les principales rues marchandes, où il lui donne sur les épaules quantité de coups avec des houssines de bois de Grenadier et de Cognassier, ou bien avec des courroies de cuir en plusieurs doubles. Ensuite il le remène devant le Haquem, qui envoie confisquer pour le Roi tout ce qui est dans sa Boutique, et on le met en prison où il demeure trois ou quatre mois à la volonté du Juge, qui ne l'en laisse sortir qu'après avoir payé une bonne amende.
J'ai vu promener souvent de ces sortes de Marchands, et sans doute que c'est une bonne Police pour empêcher les autres de frauder le public. Les Bouchers sont ceux qui y sont le plus souvent attrapés (avec les Marchands d'huile et de beurre), à cause que chaque jour on met le prix sur leurs chairs. Ils sont obligés de tenir au-devant de leur Boutique le billet où est marqué par des raies le prix à laquelle le Haquem l'a taxée. Chaque raie faisant un denier ou felous[3] du pays ; et s'il y a neuf raies sur le billet, elle vaudra neuf deniers la livre, plus ou moins, à proportion de sa bonté. Il arrive bien souvent que la chair du jour précédent aura été meilleure, et par conséquent aura été taxée à plus haut prix. Ils supposent les billets de ce jour-là, qui sont bien souvent reconnus par les gens que le Haquem envoie exprès pour les examiner. Et il est permis à tout acheteur de faire peser sa marchandise au poids d'un autre Marchand, et s'il en trouve moins il peut former la plainte, et sur le témoignage de celui qui l'aura pesée, le vendeur sera puni.
Ce Haquem est celui qui met le prix sur le blé et sur toutes les denrées qui se vendent en détail, suivant les diverses saisons de l'année, et l'abondance ou disette qu'il y aura de chaque chose.
Mais laissons là la Justice pour retourner à nos Amants. Cependant le Sieur de la Place qui avait eu l'épouvante avec sa Maîtresse, n'osèrent plus continuer leur galant commerce, quoiqu'ils en eussent encore bonne envie. Comme ils ne se voyaient plus qu'en la présence de Rahéma, qui était très sage, ils n'osaient pas devant cette Dame se témoigner rien de leur affection.
Quelques mois après ce désastre, Mouley Hamet Vice-Roi de Maroc s'étant révolté contre Mouley Archy son oncle, l'Alcayde Abdalazize se retira à Fez avec toute sa famille.
Après la mort de ce Prince, Mouley Seméin son frère et son successeur l'envoya gouverner la Province des Algarbes. Il mena tous ses gens avec lui à Alcassar, à la réserve du Sieur de la Place qu'il laissa au Palais de l'Alcayde Mahamet Arafe son père, qui le lui avait demandé pour lui donner la direction de ses magasins.
Ce vieillard avait trois belles filles, qui étaient sœurs d'une autre qui avait été mariée à Mouley Archy, comme j'ai dit dans son histoire. Ces Dames avaient appris de Rahéma leur Belle-sœur, femme d'Abdalazize leur frère, ce qui était arrivé à Maroc au sujet de nos Amants, et leur raconta mille louanges de notre Esclave. Elles furent assez curieuses pour vouloir apprendre de lui à jouer du Luth, et prièrent leur père de le leur permettre. Le Sieur de la Place leur donna des commencements, et pendant le temps de quatorze mois que dura la guerre entre les Villes de Fez, il ne fit autre chose que de leur montrer, à quoi elles réussirent très bien.
Comme ces Dames allaient tous les Vendredis dans les Bains publics de la Ville pour se divertir à rire avec les autres femmes, et afin de le faire avec plus de plaisir, elles y menaient avec elles le Sieur de la Place déguisé en fille. Lequel, pendant qu'elles entraient seules dans un Bain séparé, restait au milieu des autres femmes qui toutes nues se baignaient devant lui pendant qu'il jouait de la Guitare, en attendant que ses Maîtresses le vinssent retrouver. Et s'il se passa quelque chose de plus particulier dans ses galanteries, je n'en ai point eu connaissance.
Il faut ici faire une remarque, que les Chrétiens captifs peuvent entrer partout dans les maisons de leurs Maîtres quand ils en ont eu permission, d'autant que ce n'est pas une chose défendue par la loi du pays. Les plus grands Seigneurs ne s'en scandalisent point ; et leurs femmes ou filles, lorsqu'ils y entrent, se rencontreraient dans un état indécent, elles ne se cacheraient pas pour cela, disant que nous sommes aveugles des yeux du corps aussi bien que de ceux de l'âme, et qu'ainsi il leur importe peu qu'elles soient vues de nous en cet état.
Lorsque Mouley Seméin eut pardonné aux habitants de Fez Belle, et qu'il eut mis en liberté l'Alcayde Abdalazize, qu'il avait retenu prisonnier pendant tout le temps de la guerre, à cause que son père et ses frères étaient du nombre des Révoltés, le Sieur de la Place retourna chez lui, où il demeura jusqu'à sa mort, qui arriva en l'année 1675, pour les raisons que j'ai déjà dites dans la vie de Mouley Seméin.
Après la mort de son Maître, Mouley Meherez Fils aîné du Roi, ayant su par diverses personnes les perfections qui étaient en lui, le mit à son service et le prit en affection, lui ordonnant seulement de le suivre pour porter sa lance lorsqu'il allait à la promenade. Comme ce jeune Prince était Vice-Roi de Fez, il le fit vêtir lestement et lui fit donner une chambre dans l'Appartement des Chrétiens qui servaient aux Portes du Sérail, lequel est au quartier des Eunuques.
Cet Appartement est un vieil Logis tout délabré et fort obscur, dont les murailles sont trouées en plusieurs endroits, et par où l'on peut aller sur les Terrasses des Sérails. La nuit, lorsque les Arifas (qui sont les Gouvernantes sous les Reines) avaient fermé les Portes de leurs Appartements, et que le silence régnait partout, elles venaient de concert par-dessus ces Terrasses achever de passer les nuits auprès de nos Esclaves, lesquels tenaient toujours prêts du Rossolis[4] pour les régaler, avec du meilleur Tabac de Brésil dont elles sont fort amoureuses. Ces Arifas, qui ne sortent jamais du Sérail, étaient bien aises de rencontrer ces Esclaves qui sont ordinairement jeunes et bien faits. Et celle qui s'attacha au Sieur de la Place avait soin du jeune Prince, et gouvernait le Sérail de sa mère.
Si leurs amours eussent duré plus longtemps, sans doute qu'elles eussent été découvertes. Mais le Roi ayant envoyé Mouley Meherez Vice-Roi à Tafilalet, ce jeune Prince mena le Sieur de la Place avec lui, avec dix autres Esclaves. Après qu'il y fut arrivé, il m'écrivit une Lettre que je reçus à Mequinez un mois avant mon départ, dans laquelle il me mandait que tous ses camarades s'étaient faits Renégats ; que quant à lui il voulait faire pénitence et persévérer dans le Christianisme. Dieu lui en fasse la grâce, et le prions tous pour lui.
Reperes historiques
« gentilhomme du Duche de Longueville en Normandie » — Le duche de Longueville, en pays de Caux, etait l'un des grands fiefs normands. En 1663, a l'epoque ou le sieur de la Place devait etre enfant, le duc Henri II de Longueville — gouverneur de Normandie, frondeur repenti et negociateur du traite de Westphalie — venait de mourir. La petite noblesse normande qui dependait de ce duche fournissait volontiers des cadets aux expeditions maritimes et coloniales. Etre envoye en Angleterre puis embarque pour l'Amerique etait un parcours typique pour un cadet turbulent de bonne famille.
Source : « Comte puis duche de Longueville », Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Comt%C3%A9_puis_duch%C3%A9_de_Longueville
« il commenca a jurer forces Son of a whore et Son of a dog de Frenchman, en mettant la main a l'epee » — Mouette reproduit les jurons anglais en langue originale, ce qui est remarquable pour un auteur francais du XVIIe siecle. L'episode aux Dunes (probablement les Downs, le mouillage du comte de Kent) montre la tension permanente entre Francais et Anglais dans les ports. Que les demoiselles soient « filles du Recteur de l'Universite d'Oxford » ajoute un element comique : le galant normand avait pris des filles de bonne famille pour des courtisanes, ce qui failli lui couter cher.
Source : Germain Mouette, « Relation de la captivite du Sieur Mouette dans les Royaumes de Fez et de Maroc », Paris, Jean Cochart, 1683
« Lella Rahema, femme de l'Alcayde son Patron, le faisait entrer souvent dans la chambre afin de l'ecouter [...] lui faire toucher un Luth » — La musique etait l'un des rares ponts culturels entre maitres maures et esclaves chretiens. Le luth (al-oud), instrument d'origine arabe adopte en Europe, revenait ici a ses origines. Les femmes de l'elite marocaine, souvent confinees dans leurs demeures, etaient avides de divertissement et la musique etait l'une des rares activites acceptees. Un esclave musicien jouissait d'un statut privilegie qui lui ouvrait les portes du harem — au sens propre comme au figure.
Source : « Public et prive en Islam — Le harem de Mawlay Ismail : un despotisme exemplaire ? », OpenEdition Books, https://books.openedition.org/irmc/263
« elles y menaient avec elles le Sieur de la Place deguise en fille [...] restait au milieu des autres femmes qui toutes nues se baignaient devant lui » — Le hammam public etait le seul espace de sociabilite autorise pour les femmes marocaines en dehors du foyer. Lieu de bain, d'echange de nouvelles, de preparation des mariages et de celebration des naissances, c'etait un monde exclusivement feminin. Le fait que les dames de l'Alcayde osent y introduire un esclave chretien deguise en femme montre une audace extraordinaire. L'episode est d'autant plus piquant que Mouette rapporte les faits sans les condamner, avec une sorte d'admiration amusee.
Source : « Hammam in Marrakech History of Ancestral Ritual », Alksar, https://www.alksar.com/en/hammam-in-marrakech-history/
« les Chretiens captifs peuvent entrer partout dans les maisons de leurs Maitres [...] disant que nous sommes aveugles des yeux du corps aussi bien que de ceux de l'ame » — Cette croyance que les chretiens etaient « aveugles » — c'est-a-dire incapables de voir vraiment, au sens spirituel — est un paradoxe fascinant. Elle reposait sur l'idee que, n'ayant pas la « lumiere » de l'islam, les captifs ne pouvaient porter un regard signifiant sur les femmes musulmanes. Cette fiction commode arrangeait tout le monde : les maris rassures, les femmes libres de leurs mouvements, et les esclaves admis dans des espaces normalement interdits. Mouette, avec ironie, montre combien cette « cecite » etait selective.
Source : « Eros en Barbarie aux XVIIe et XVIIIe siecles », CRLV, https://crlv.org/conference/eros-en-barbarie-aux-xviie-et-xviiie-si%C3%A8cles
« les Arifas (qui sont les Gouvernantes sous les Reines) [...] venaient de concert par-dessus ces Terrasses achever de passer les nuits aupres de nos Esclaves » — Les arifas etaient des femmes de confiance chargees de l'administration interne du serail royal. A Meknes, le harem de Moulay Ismail abritait entre 600 et 1 400 femmes selon les sources, chacune assistee d'un eunuque et d'une servante. Les arifas, qui ne sortaient jamais du palais, disposaient neanmoins d'une autorite considerable. Que ces gouvernantes traversent les terrasses la nuit pour rejoindre les esclaves chretiens loges dans un batiment adjacent est un detail que seul un temoin direct pouvait connaitre — et que Mouette rapporte avec une discretion calculee.
Source : « Le harem de Mawlay Ismail : un despotisme exemplaire ? », OpenEdition Books, https://books.openedition.org/irmc/263
« lesquels tenaient toujours prets du Rossolis pour les regaler, avec du meilleur Tabac de Bresil » — Le rossolis etait la liqueur a la mode sous Louis XIV, un melange d'eau-de-vie, de sucre et d'essences de plantes, fabrique par l'apothicaire royal Fagon en personne pour le Roi-Soleil. Que des esclaves chretiens en proposent aux gouvernantes du serail, accompagne de tabac bresilien, montre l'existence de reseaux d'approvisionnement clandestins au coeur meme du palais. Ces produits interdits par l'islam — alcool et tabac — circulaient manifestement sans grande difficulte dans les coulisses du pouvoir alaouite.
Source : « Rossolis », Dictionnaire de l'Academie francaise, 9e edition, https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9R2988
« Le Cady connait de tout ce qui est contre la Loi. Le Gouverneur pour le Civil et pour le Criminel [...] Et le Haquem n'est que pour la Police » — Mouette decrit un systeme judiciaire a trois niveaux remarquablement organise. Le cadi (juge religieux) appliquait la charia, le gouverneur representait l'autorite du sultan, et le haquem (muhtasib) veillait a la police des marches. La procedure etait orale, rapide et sans frais — un contraste saisissant avec la justice francaise de l'epoque, lente, couteuse et ecrasee sous la paperasse. Les deux cents coups de baton pour defaut de comparution avaient au moins le merite de decourager les manoeuvres dilatoires.
Source : « Droit musulman — Organisation judiciaire et procedure », Presses universitaires d'Aix-Marseille, https://books.openedition.org/puam/1047