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Chapitre XIV

Histoire de Dom Raphaël de Veras, Gentilhomme Espagnol Captif.

Dom Raphaël est natif de la fameuse ville de Tolède, où son Père, qui était très noble, exerça trois diverses fois la Charge de Corrégidor. Mais à cause d'un différend qu'il eut un jour avec le Marquis d'Aytona, et que quelques nuits après l'un des fils du Marquis fut assassiné, il accusa de ce meurtre Dom Louis de Veras, père de Dom Raphaël ; lequel, pour s'en justifier, dépensa tout son bien et mourut dans une prison.

Après son décès, Dom Raphaël qui était demeuré orphelin à l'âge de quinze ans, fut offrir son service au Cardinal d'Aragon, Archevêque de Tolède, qui l'accepta pour l'un de ses Pages. Il se rendit si galant et si aimable qu'un jour que le Cardinal fut à la Cour de Madrid, la Princesse d'Aragon, épouse de Dom Pedro frère du Cardinal, le lui demanda, ce qu'il ne lui voulut pas refuser.

Dom Raphaël n'avait d'autre occupation auprès de cette Princesse qu'à faire des messages chez les grands de la Cour, dont il s'acquittait si galamment et avec tant de vivacité que toutes les Dames admiraient son esprit, et désiraient toutes le pouvoir ravir à la Princesse pour l'avoir toujours auprès d'elles, tant sa conversation était charmante et leur était agréable. Ayant repris les exercices qu'il avait commencés à Tolède, il s'y perfectionna tellement qu'il sut en peu de temps la Musique, jouer de la Harpe et des autres Instruments à quoi la Noblesse s'occupe ordinairement, et à danser avec tant de perfection qu'il charmait tous ceux qui le voyaient faire.

La Marquise de ...., l'une des plus belles Dames de la Cour, fut tellement éprise de son mérite qu'elle en devint passionnément amoureuse. Elle combattit longtemps cette inclination parce que c'était un sujet trop inférieur à sa naissance ; mais malgré toutes ses résistances et toutes les oppositions qu'elle y pût apporter, il lui fallut enfin céder à sa passion. Et comme elle voyait qu'il n'y avait autre remède à son mal que de se rendre aimable à celui qu'elle aimait, elle résolut de le faire et de lui déclarer ses intentions, dans la crainte qu'il ne vînt à s'engager ailleurs, et d'en prendre le temps un jour qu'il viendrait lui apporter quelque billet de la Princesse (comme il faisait fort souvent).

L'occasion lui fut favorable dès le lendemain au matin, Dom Raphaël étant venu la convier de la part de sa Maîtresse d'aller ce jour-là dîner avec elle. Et lorsqu'il fut prêt à sortir de sa chambre, elle l'appela en particulier, lui donna un billet qu'elle lui recommanda de lire, et d'en garder le secret s'il voulait être heureux. Comme Dom Raphaël a toujours chèrement conservé ce billet, il me le fit voir avec les autres Lettres qu'il avait reçues en me récitant son histoire, dont j'en tirai une copie qui disait ainsi :

Si vous avez de la prudence, comme je n'en doute pas, après vous avoir dit que je vous aime, vous ne serez pas assez insensible pour ne me pas aimer. J'ai honte de vous déclarer ainsi mes pensées ; mais parce que ma passion est si légitime, et mes intentions sont si pures et si éloignées de la galanterie ordinaire, que je suis bien aise de ne vous les pas celer davantage. Si vous savez profiter de ces lignes votre sort est heureux. Mais Dom Raphaël, comme je n'aime rien que vous, ne me réduisez pas à cette extrémité de voir que vous donniez à quelque autre un cœur que je veux seule posséder.

La lecture de ce billet fit connaître à Dom Raphaël que son bonheur dépendait de sa fidélité ; et comme il n'avait encore aucun attachement particulier, il résolut de n'avoir point d'autre pensée que de lui plaire.

Cependant la Marquise, qui était unique héritière d'une des plus riches et des plus Nobles Maisons du Royaume, dont les père et mère étaient morts, était par conséquent libre de ses volontés et personne n'avait que voir sur ses actions, quoiqu'elle fût sous la direction d'un tuteur. Néanmoins comme Dom Raphaël lui était inégal en naissance et en richesses, et que le Duc de .... la recherchait en mariage, elle craignait que ses parents, venant à savoir ses inclinations, n'y missent tant d'obstacles qu'elle ne les pourrait vaincre. Ainsi, voulant agir avec prudence et ne rien faire éclater pour leur en ôter la connaissance, elle voulut se marier secrètement, afin qu'étant mariés on ne pût mettre d'empêchement à sa volonté.

Pour parvenir à ce dessein, et avant que d'en rien dire à personne, elle voulut éprouver la fidélité d'une vieille fille qui lui avait toujours tenu lieu de Gouvernante, sans l'aide de laquelle elle ne pouvait rien exécuter. Mais afin de savoir ce qu'elle lui dirait sur ce chapitre, et voulant lui donner de la compassion avant que d'en parler, elle feignit d'être malade et réduite à l'extrémité.

Un jour sa Gouvernante qui l'aimait passionnément, la voyant réduite dans cet état et que de temps en temps elle poussait des soupirs sans nombre, impatiente d'en savoir la cause, elle la lui demanda. — « Ah Eluira, lui dit la Marquise, laisse-moi mourir ; d'autant que si tu savais la cause de mon mal, tu aurais moins de compassion de mon malheur que tu n'en auras. » — « Comment, lui dit Eluira, le Duc de .... a-t-il changé de volonté pour vous, et aurait-il porté ailleurs ses affections ? Ou bien n'en aimeriez-vous point quelqu'autre à sa place ? Hé bien, Madame, si ce n'est que cela qui vous touche, il y a bien d'autres Ducs à Madrid qui feront gloire de vous aimer. » — « Ah Eluira, répliqua la Marquise, ce n'est point de ce Duc dont mon cœur est touché : un autre objet qui m'a charmée a si bien gagné mes affections que je ne puis vivre plus longtemps sans lui. Tu prendras pour un trait de folie de préférer à l'alliance d'un des premiers Grands de la Cour, celle d'une personne qui lui est fort inférieure. Mais si sa condition est moindre, je puis dire assurément qu'il le surpasse de beaucoup en mérite ; et si tu as de bons yeux, tu connaîtras bien le portrait que j'en vais faire sans te le nommer. Il est jeune, beau, de belle taille, adroit aux Armes et galant. Il chante admirablement bien, joue de la Harpe, du Luth, de l'Angélique et du Clavecin à merveilles ; il danse si adroitement qu'il attire à lui les cœurs de toutes celles qui le considèrent dans les Bals où il se rencontre. Je ne suis pas la seule qui suis charmée de ses perfections, toutes les Dames de la Cour le sont aussi, et ne s'entretiennent d'autre chose. Et la crainte que j'ai qu'on ne me le ravisse fait que je voudrais déjà qu'il fût mon mari uniquement. Son malheur veut, quoiqu'il soit Noble, qu'il n'est pas d'une naissance qui égale ou qui approche de la mienne, car si elle l'était, je l'épouserais publiquement demain. Or comme je veux que les choses soient secrètes jusqu'à ce qu'elles soient accomplies : je te prie, ma chère Eluira, et je te conjure par l'amitié que tu m'as toujours témoignée, de travailler à mon bonheur qui dépend d'épouser l'unique bien que j'aime. » Elle accompagna ce discours d'une si grande abondance de larmes qu'Eluira en fut touchée de compassion, et connut bien que Dom Raphaël était celui qui l'avait charmée.

Cette fille lui promit une fidélité inviolable, qu'elle n'avait pas dessein de garder. Mais afin de faire ouvrir son cœur plus amplement, elle accompagna ses promesses d'une telle suite de serments que la Marquise, ne s'en pouvant plus défier, lui donna un billet pour faire tenir à Dom Raphaël au plus tôt.

Dom Raphaël ne manqua pas de se trouver chez la Marquise dès le lendemain. Cette Dame lui déclara la résolution qu'elle avait prise de l'épouser secrètement, s'il y voulait consentir. Dom Raphaël lui témoigna par un discours aussi sincère que galant qu'il était indigne de l'honneur qu'elle voulait bien lui faire ; que néanmoins, puisqu'elle le voulait prendre sans mérite, il tâcherait de lui faire voir par son affection et par l'assiduité de ses services jusqu'où pourraient s'étendre ses reconnaissances et sa fidélité. Et après un long entretien fort tendre de part et d'autre, Dom Raphaël se retira comblé de joies et d'espérances.

Cependant Eluira, voulant rompre ce mariage à cause de l'inégalité des parties, faussa la foi qu'elle avait promise à sa maîtresse. Elle donna avis de ce qui se passait au Marquis de ....., proche parent et Tuteur de la Marquise. Ce Marquis en ayant fait avertir tous les autres parents, ils s'assemblèrent tous chez lui et délibérèrent sur les justes précautions qu'ils devaient prendre en une affaire qui leur était si importante. Ils se résolurent non de faire périr Dom Raphaël, mais bien de le surprendre et de l'envoyer à Larache, dont le Gouverneur était de leurs amis. Qu'ils iraient ensuite trouver la Princesse, pour lui faire entendre comme ils avaient surpris quelques billets doux qui lui étaient envoyés par une Dame de leur famille, et que pour obvier aux accidents qui en pourraient naître, ils avaient été obligés d'en user de la sorte envers Dom Raphaël. La chose ainsi résolue s'accomplit de même.

Un soir que Dom Raphaël sortait du Palais du Roi, on le jeta dans un Carrosse qui le mena hors Madrid, et dans le Château de Hanovre qui est à six lieues de la ville, où ils tenaient des Archers disposés pour le mener à Cadix. Ils le firent passer par Tolède, Panojerbo, Rofatan, Malagon, Ciudad-Real, Almodovar, Ventas Nuevas, Sierra Morena, Andujar, Cordoue, Peñaflor, Ecija, Osuna, Moron, Bornos, Arcos et Puerto Real. Étant arrivé dans le Port de Cadix, on l'embarqua aussitôt pour l'envoyer à Larache ; d'où il trouva moyen, par les mêmes qui l'avaient amené de Cadix, d'écrire à la Marquise et à la Princesse.

Celle dont l'esprit avait été prévenu par le Marquis de Sierra Nevada ne fit aucun cas de sa lettre. Mais l'autre qui l'aimait uniquement, et qui savait que sa disgrâce ne provenait que de son affection et de l'infidélité d'Eluira, lorsqu'elle reçut la sienne, elle la baisa cent fois et l'arrosa de ses larmes. Après avoir fait des soupirs qui auraient fait fendre les plus insensibles rochers, elle lui envoya pour réponse celle-ci que j'ai traduite sur son Original.

Votre enlèvement et votre absence m'ont été si fâcheuses, qu'elles m'ont rendu Inconsolable jusqu'au jour d'hier que je reçus de vos nouvelles. Certainement, comme vous êtes celui que je puis dire en vérité que j'aime le plus de tous les hommes, vous devez juger par là quelles cruelles atteintes mon âme a ressenties depuis votre éloignement. Ne me faites pas, Dom Raphaël, cette injustice de croire que je sois capable de vous oublier. Quoique les Mers et les Provinces nous séparent et nous ôtent la satisfaction de nous voir et de nous communiquer nos pensées, mon âme vous aura toujours présent jusqu'à votre retour. J'emploierai tout mon crédit pour qu'il se fasse bientôt, et assurez-vous qu'il n'y aura sorte de moyens que je ne cherche afin de l'obtenir du Roi. Ne manquez pas de m'écrire par toutes les voies possibles ; car je serai toujours en perpétuelle crainte que le chagrin de vous voir en exil pour mon sujet ne vienne à vous causer quelque maladie qui me prive pour jamais de vous faire connaître que malgré nos ennemis, mon affection qui est sans bornes ne cessera qu'à votre retour.

La Marquise accompagna cette lettre d'une autre qu'elle écrivit au Gouverneur de Larache, lequel à sa considération voulut bien que Dom Raphaël ne fît dans la Place autre exercice que celui qu'il lui plairait.

Six mois après son arrivée, un Soldat déserta et se sauva chez les Maures ; ceux qui le prirent le menèrent à Alcassar[1], où le Prince Gayland faisait son séjour. Ce Prince, dont nous avons parlé ailleurs, ayant su par la bouche de ce Soldat la maladie et la famine qui étaient dans Larache (et que plus de la moitié des soldats étaient dans l'Hôpital), ne voulut pas d'avantage en différer la conquête. Pour cet effet il envoya sommer les habitants de Tétouan et d'Arzila, avec tous les Arabes de la Province, de se trouver en armes dans huit jours à Alcassar, où ils se rendirent au nombre de vingt mille. Gayland, voulant emporter la Place d'assaut, fit faire plusieurs échelles fort hautes et fort larges ; et sans doute que son dessein aurait infailliblement réussi, si la Providence Divine (qui veillait à la conservation de cette Place) n'eût disposé ce même Soldat pour y retourner.

Le jour de l'attaque étant pris, ce Soldat partit la nuit qui précédait le jour dont on devait attaquer la ville. Et quoique la campagne fût couverte d'une quantité d'Arabes qui venaient à cette expédition, il fut si heureux que personne ne lui demanda qui il était ni où il allait. Étant arrivé aux Portes et ayant demandé grâce, il entra dedans aussitôt. Il déclara sur le champ les préparatifs qu'il avait vus à Alcassar pour attaquer la place le lendemain.

Le Gouverneur à l'instant donna les ordres nécessaires afin que chacun fît bien son devoir. On chargea l'Artillerie de ferraille, de chaînes de fer et de balles menues ; de même que quantité de Pierriers, de boîtes et de pots à feu. On emplit plusieurs Barils de poix, de soufre et de grenades. Dom Raphaël se chargea d'y mettre le feu pour jeter sur les assaillants lorsqu'ils monteraient à l'escalade.

Toutes choses étant disposées en bon ordre, on envoya dix Soldats de renfort dans une Barque Génoise qui était arrivée le même jour avec quelques provisions de bouche et vingt-cinq Soldats exilés. Le Patron de la Barque, afin de ne point tirer son artillerie en vain, fit remorquer sa Barque (qui était demeurée à l'entrée de la Barre) vis-à-vis des fossés par où on la devait investir. Et après avoir mis en bon ordre huit pièces de Canon avec trente Pierriers, il fut à la Place vers le Gouverneur pour recevoir les ordres qu'il devait observer.

Gayland fit défiler ses Troupes au commencement de la nuit, lesquelles se trouvèrent assemblées devant la Place à la pointe du jour. En même temps il fit combler les fossés de fascines et de sacs de laine, fit dresser des échelles contre les Murs, et commença de faire donner l'assaut à la ville.

L'artillerie de la place fit une décharge qui fit un grand effet, et la Barque (qui avait chargé la sienne de chaînes, de sacs de balles, de clous et de dés) commença à faire un tel feu que de sa première bordée elle nettoya les échelles. Les Espagnols, qui faisaient toujours feu, jetèrent ensuite quelques-uns de leurs barils ardents aux lieux où elles étaient plantées, avec quantité de pots à feu et de grenades qui firent reculer les Maures.

Dom Raphaël, qui s'était chargé du soin de les faire jeter lorsqu'il serait temps, et qui voulait avoir part à la gloire de cette journée, comme il poussait un de ses Barils tout flambant sur une échelle chargée de Maures, plusieurs grenades de celles qui étaient dedans le crevèrent avant qu'il fut renversé, et le blessèrent légèrement au visage et dangereusement au bras gauche. Il ne laissa pas néanmoins, tout blessé qu'il était, de rester au combat et d'aider encore aux autres.

Gayland qui était sur le bord de la Rivière pour voir combattre plusieurs Chaloupes qui étaient venues d'Alcassar pour investir le Génois, en vit plusieurs qui furent brisées et mises en pièces par les Canons de la Barque. Il retourna ensuite vers la Place, où il vit un grand nombre de ses gens morts, et les autres qui se retiraient en désordre, auxquels il fit reproche de leur lâcheté et les menaça de les faire tous périr s'ils abandonnaient cette entreprise. Il leur remontra que les Chrétiens avaient si peu de monde qu'ils se lasseraient bientôt de se défendre, et ne pourraient les empêcher d'entrer dans une Place qui immortaliserait leur Mémoire. Les Maures, encouragés par ces paroles et par l'exemple qu'il leur donna en marchant le premier à leur tête, retournèrent à l'assaut avec plus de vigueur que la première fois. Mais les Espagnols et les Génois ayant fait de seconds miracles en firent un plus grand carnage qu'ils n'avaient fait au premier assaut.

Ce Combat, qui dura depuis l'aube du jour jusqu'à deux heures après midi, ne coûta que quinze Chrétiens ; et du côté des Maures il en resta plus de deux mille, dont la Barque seule défit plus des deux tiers. Après qu'ils se furent retirés, Gayland fit mettre un Étendard blanc au bout d'une Lance pour parlementer. On lui accorda la permission d'enlever ses morts moyennant deux cents bœufs qu'il envoya dans la Place avec autant de moutons. Ceci arriva en l'année 1664.

Comme avant le Combat, le Gouverneur de Larache avait promis la liberté aux Soldats, s'ils faisaient bien leur devoir, lorsqu'il fut fini, il leur dit qu'il ne le pouvait faire que le Roi ne lui eût envoyé du monde pour garder la Place qu'ils lui venaient de conserver, qu'ils eussent patience, et qu'il lui en allait écrire, et au Conseil par le Patron de la Barque, qui témoignerait lui-même les périls d'où ils s'étaient retirés par leur valeur.

Dom Raphaël ne manqua pas d'écrire à sa Dame par ce moyen, à laquelle il manda toutes les particularités de ce qui s'était passé à l'assaut. La Marquise ne tarda guère à lui envoyer la réponse que voici :

Dès le moment que je reçus la vôtre, je fus aussitôt au Palais, croyant porter au Roi les premières nouvelles de votre victoire. J'entrai dans sa chambre au même instant qu'on lui présentait la lettre que le Gouverneur de Larache lui écrivait sur le même sujet. Sa Majesté parut fort joyeuse de l'heureux succès de ses Armes, et du peu de Soldats que nous avions perdus. Je lui représentai avec beaucoup de chaleur les périls et les blessures que vous y aviez reçues. Ce Prince, qui connut bien que j'y avais quelque intérêt secret qui me faisait agir, m'écoutait avec plaisir, et m'aurait accordé votre liberté sans le Duc de ... qui se joignit avec plusieurs autres de vos ennemis. Ils firent entendre au Roi qu'il n'était pas juste de gratifier un seul de la gloire à laquelle tant de braves Soldats avaient une part égale ; que cela leur pourrait donner quelque jalousie, qui ferait que dans une autre occasion, voyant le peu d'estime qu'on faisait de leur courage et qu'on n'élargissait que ceux qui avaient des amis, ils défendraient mal la Place et chercheraient leur liberté par des voies indirectes. Puis insensiblement ils firent changer de face à la conversation. Je sortis du Palais toute désolée, et je ne me saurais consoler, parce que je vois bien que je ne puis rien faire pour vous soulager, d'autant que nos ennemis qui ont beaucoup de surveillants, ont aussi trop de puissance. C'est pourquoi, Dom Raphaël, si vous m'aimez comme je n'en doute pas, et si vous avez autant de passion de me revoir comme j'en ai de vous posséder : lorsque vous serez bien guéri de vos blessures, ne feignez point de franchir les bornes de votre exil ; rendez-vous à Gayland, et s'il ne faut que votre pesant d'or pour vous délivrer, j'en ai assez de prêt pour satisfaire à la cupidité de ce Prince. Ne manquez pas de m'écrire aussitôt que vous y serez, afin que j'envoie au plus tôt le prix de votre rançon. Au surplus, ne vous affligez point, je vous prie, car les peines que vous souffrez me sont moins supportables qu'à vous : mon âme affligée ressent toutes vos douleurs, mon cœur est percé du moindre de vos déplaisirs, et mes yeux ne cessent de verser incessamment des fontaines de larmes pour votre perte. Mais il faut espérer que votre disgrâce cessera : cependant rendez-moi cette justice de croire, que malgré nos ennemis, je n'aurai jamais d'autre mari que vous.

Après la réception de cette Lettre, Dom Raphaël qui était guéri de ses blessures ne songea plus que d'obéir en diligence. Et comme il avait la liberté de faire tout ce qu'il voulait, il fut une nuit bien obscure faire sentinelle sur le bord de la Rivière au pied d'une Tour ; après que la Ronde fut passée, il la traversa à la nage pour se rendre aux ennemis. Une autre Sentinelle qui était sur le haut de la Tour, entendant du bruit dans la Rivière, tira au hasard, et blessa Dom Raphaël dans une cuisse au moment qu'il sortait de l'eau. Les Maures le pansèrent aussitôt qu'ils l'eurent pris, et le menèrent à Alcassar où il tomba malade d'une fièvre continue qui le pensa mettre au tombeau. Pendant ce temps-là il ne songea point à écrire. Et lorsqu'il commença à se porter mieux, Mouley Archy, qui était Roi de Tafilelt et de Fez, vint faire la guerre à Gayland, le vainquit en bataille et le contraignit d'abandonner ses États pour se retirer à Alger.

Dom Raphaël, avec les autres Esclaves de Gayland, fut emmené à Fez, où il n'y avait point pour lors d'espérance de rachat. On le mit pendant quelque temps aux travaux ordinaires des autres Captifs. Mais Mouley Archy (par le moyen de quelques Renégats qui l'avaient connu à Larache) ayant appris qu'il savait jouer de la Harpe et du Clavecin, il en fit venir d'Espagne, et ne lui donna d'autre emploi que d'en toucher quand il prendrait ses repas.

Il ne manqua pas d'écrire à la Marquise pour lui donner avis de ce qui s'était passé. Il la priait aussi de ne l'avoir plus dans sa mémoire, d'autant qu'il était tombé dans un lieu d'où il n'aurait jamais liberté. Qu'ainsi il la suppliait de se rendre heureuse en oubliant un misérable persécuté de la fortune, et qu'elle attendait vainement ; que quant à lui il ne l'oublierait jamais ; et quoiqu'il fût resserré dans un lieu d'où il ne sortirait de sa vie, il ne laissait pas de lui faire des protestations d'une inviolable fidélité.

Quelque temps après qu'il eut envoyé sa Lettre, il en reçut une autre de l'Intendant de la Marquise (qui était fort de ses amis), dans laquelle il apprit la mort de cette jeune Dame. Et comme Dom Raphaël m'a toujours fait la grâce de me considérer pour un de ses intimes, il me permit d'en tirer une copie que j'ai traduite en cette sorte :

Madame la Marquise de ..... par la réception de votre dernière, conçut un tel déplaisir en voyant la cause de tous vos malheurs, qu'elle en tomba malade dès le lendemain. S'étant mise au lit, elle ne fit que pleurer sa mauvaise fortune et la vôtre ; elle vous appelait incessamment, et elle ne pouvait prononcer quatre paroles sans vous y nommer : « Faut-il, s'écriait-elle, Dom Raphaël, que pour mon sujet tu sois banni de l'Espagne, et hors de ton pays ! Faut-il que pour avoir eu trop de déférence pour mes volontés, tu sois à présent entre les mains du plus barbare de tous les Rois. Ah malheureuse, disait-elle, fallait-il l'aimer pour le rendre si misérable ? Pardonne-moi cher Raphaël, l'excès de mon amour a causé mon forfait : mais puisque je suis privée pour jamais du bien de te revoir, et qu'il n'y a plus de liberté pour toi, je veux cesser de vivre. Oui, je veux mourir, car le récit qu'on me ferait tous les jours du surcroît de tes malheurs, me causerait de plus cruelles morts que celle que j'attends, qui me va rendre heureuse, puisque c'est être heureuse de mourir, quand on ne peut posséder ce qu'on aime uniquement. » Et elle accompagnait ces paroles d'un ruisseau de larmes, qui en aurait fait verser aux plus insensibles.

Au bruit de sa maladie, tous ses parents et mêmes tous les Grands de la Cour la vinrent visiter. Les Médecins furent appelés pour la consulter, qui reconnurent que son mal venait de l'esprit, et que leur science n'y pouvait rien faire. Le bruit s'en étant répandu dans Madrid, chacun en parlait diversement, et tout le monde, excepté ses parents, ignorait l'affection qu'elle vous conservait toujours. La cause en fut cachée, jusqu'à ce que les Marquise d'Astorga et Comtesse de Miraflores l'étant venues visiter, elles trouvèrent auprès de son lit votre Lettre, qui était presque toute effacée de l'abondance des larmes qu'elle avait versées dessus. Elles en firent la lecture en présence du Duc de... votre Rival, qui ne bougeait tous les jours de chez elle.

Ce Duc, après qu'elles furent finies, se présenta devant la Marquise tant pour la consoler de votre perte que pour la prier d'agréer ses services, au lieu de ceux que vous étiez incapable de lui rendre. La Marquise le regardant fièrement, l'accusa de tous ses malheurs et des vôtres ; et pour le braver davantage, elle lui protesta hautement qu'elle ne voulait mourir que parce qu'elle ne pouvait être à vous, et pour ne point survivre à vos infortunes. Elle mourut au huitième jour de sa maladie avec une joie qui parut extraordinaire dans une personne de son âge, de son sexe et de sa qualité. Le Duc qui en a pris le deuil en paraît encore inconsolable. Et pour faire voir jusques où pouvait aller l'affection qu'il lui portait, outre les Obsèques que ses parents lui ont fait faire, qui ont été très magnifiques, il a voulu encore lui en faire d'autres, qui les ont surpassées de beaucoup. Il n'a rien épargné dans cette pompe funèbre, pour faire connaître à toute la Cour, que s'il l'avait aimée ardemment, ce n'était pas tant pour ses grands biens, que pour les mérites et les vertus qu'il avait reconnues en sa personne, lesquelles il révérait même dans le tombeau, quoiqu'il n'en eût pas été aimé.

La perte de cette Dame affligea sensiblement Dom Raphaël, et dans la tristesse où il entra, il voulut tenter la fuite pour aller sur son tombeau lui rendre ses derniers devoirs. Comme le Roi lui donnait souvent de l'argent et qu'il en avait assez, il découvrit son dessein à un Renégat qu'il avait vu de son temps Soldat dans Larache, auquel il promit cent écus s'il voulait lui donner son cheval, des armes et des habits. Le Renégat accepta ses offres ; et ayant reçu cet argent, il fournit à Dom Raphaël tout ce qu'il lui avait promis. Il fut ensuite aux Portes de la Ville pour avertir ceux qui les gardaient de l'arrêter lorsqu'il passerait.

Dom Raphaël s'étant préparé monta à cheval, et fut vers les Portes afin de sortir hors la Ville : mais quand il les voulut passer, il fut arrêté tout court. Il fut mené devant le Roi, qui lui demanda ce qui l'obligeait à se sauver de son pays, et qui lui avait donné le cheval, des habits et des armes. Dom Raphaël qui avait reconnu que le Renégat l'avait trahi, et que c'était lui qui avait averti les Gardes des Portes, accusa ce Renégat de lui avoir tout fourni moyennant cent écus qu'il lui avait demandés. Le Roi le fit arrêter aussitôt, et l'envoya jeter sur des crocs de fer qui sont au lieu patibulaire. Quant à Dom Raphaël, le Roi ne lui fit aucun mal et continua ses exercices jusqu'à l'arrivée de la mort de Mouley Archy.

Quelque temps après, Mouley Seméin, frère et successeur de Mouley Archy, étant parvenu à la Couronne du Royaume de Fez, et ayant conquis celui de Maroc sur Mouley Hamet Méhérès son neveu, il donna à Cheik Amar, Général de sa Cavalerie pendant cette guerre, huit Esclaves Chrétiens pour le récompenser de la victoire qu'il avait remportée par son moyen. Ardouan, qui était l'Alcayde des Chrétiens Captifs, les donna à son choix. Et comme Dom Raphaël avait fait une fuite, et qu'il craignait qu'il n'en fît une seconde, il le mit du nombre de ceux qui furent présentés. Cheik Amar les mena à Fez la Vieille pour servir à son Palais, où il passa assez doucement pendant quelque temps. Mais la Ville s'étant révoltée, et que jour et nuit Dom Raphaël était occupé aux mines qu'on faisait pour gagner un Château qui l'incommodait beaucoup, il voulut retourner à Fez la Neuve croyant y être traité plus doucement ; mais il fut pris et remené chez son Maître.

Cheik Amar, qui était un homme terrible, lui fit donner en sa présence trois cents bastonnades ; et pendant trois jours il lui en ordonna encore cent tous les matins. Ce qui fit qu'on lui ôta de plusieurs endroits du corps gros comme les poings de chair morte. On lui bassinait ses plaies avec du sel et du vinaigre afin d'empêcher la gangrène, et quelquefois avec de l'eau-de-vie, à cause qu'il n'y avait point de Chirurgien, ni d'autres médicaments pour le panser. Lorsque Dom Raphaël commença à cheminer, Cheik Amar pour se moquer de lui, lui demanda un jour qu'il le rencontra s'il fuirait encore. Dom Raphaël, à qui la mort était plus douce que la vie, lui repartit d'un ton ferme et sans crainte : que puisqu'il en avait usé envers lui avec tant de cruauté pour une faute si légère, que Dieu étant juste, lui ferait cette grâce de l'en voir bien récompensé. Ce fut une espèce de Prophétie qu'il lui annonça : car Cheik Amar fut tué et mis en pièces par les Noirs du Roi à la dernière Campagne de Maroc, où Dom Raphaël était pour lors, comme on verra dans la suite.

Cheik Amar, mal reconnaissant des faveurs que le Roi lui avait faites, était des Révoltés de Fez, et l'un de leurs principaux Chefs. Il fut député par la Ville pour commander les Troupes qu'elle envoyait à Taza[2] au secours de Mouley Hamet Méhérès, qu'elle avait reconnu pour Roi. Mais quatorze mois après, Mouley Seméin ayant fait offrir la paix à la Ville, elle l'accepta volontiers. Dom Raphaël, aussi bien que moi, fûmes avec tous les autres Chrétiens menés dans Fez la Neuve, et deux ans après Mouley Hamet ayant rentré dans Maroc, Mouley Seméin son oncle qui se divertissait à Salé, envoya ordre à ses Généraux d'Armée qui étaient à Fez de venir avec ses Troupes le joindre incessamment, et à Ardouan d'envoyer douze Chrétiens pour conduire l'Artillerie.

Dom Raphaël qui pensait toujours à sa liberté, croyant qu'allant en campagne il trouverait plutôt l'occasion de la chercher, donna dix ducats d'or à Ardouan pour être de ce nombre. Lorsqu'il se sépara de nous, sachant que le Roi avait pardonné à Cheik Amar, et qu'il allait à l'Armée, il nous dit qu'il espérait d'en voir faire un châtiment exemplaire, à cause des cruautés dont il avait usées envers lui, comme il arriva : car le Roi étant campé au Dar de Miet del Biré, ou Maison des cent puits, proche de Safi[3], Cheik Amar, joint avec plusieurs autres des principaux Seigneurs de l'Armée, conspira pour tuer à la promenade Mouley Seméin. Amar seul demeura sur le champ percé de plus de mille coups, et mourut entre les mains des Noirs du Roi.

Dom Raphaël souffrit beaucoup dans cette Campagne, à cause de la disette des vivres qu'il y eut dans l'Armée ; mais comme il avait toujours l'intention de se sauver, et que Mazagan[4], Place que les Portugais possèdent sur les Côtes de Maroc, à deux lieues d'Azemmour, n'était qu'à six journées de chemin, il en parla à un Capitaine Portugais qui était aussi venu avec lui à l'Armée avec la même intention de tenter la fortune, qui s'y accorda volontiers. Comme il leur fallait cheminer de nuit pour marcher plus en sûreté, et qu'ils ne savaient pas les chemins, Dom Raphaël fit amitié avec un Maure de Tlemcen qu'il avait vu en Espagne, où il était Esclave du Cardinal d'Aragon ; ce Maure qui ne demandait pas mieux que d'y retourner, à cause qu'il y avait passé son temps plus doucement que dans son pays, voyant une occasion si favorable pour y vivre libre, s'offrit de leur servir de guide.

La chose étant conclue, le Maure, afin qu'ils fissent une plus grande diligence, voulut une nuit dérober des chevaux dans le Camp, mais ayant été surpris, il fut mis en pièces par les Noirs du Roi, qui ne lui donnèrent aucun quartier. Dom Raphaël ayant su sa disgrâce ne perdit point courage pour cela ; au contraire, la nuit suivante, comme ils avaient fait leurs provisions, il sortit du Camp avec le Portugais, et se furent cacher au pied d'une Montagne qui en était éloignée de six lieues.

Il y avait en ce lieu plusieurs Cavernes, dont les entrées répondaient sur un ruisseau, dans l'une desquelles ils entrèrent pour se reposer. À leur réveil ayant entendu quelque bruit, et craignant que ce ne fussent quelques Soldats qu'on eût envoyé après eux, ils entrèrent plus avant ; un Renard qui y tenait sa Tanière, ayant eu peur, sauta par-dessus leurs têtes, à cause qu'il ne put passer par en bas, parce qu'ils occupaient toute la largeur de la Caverne. D'abord ils eurent crainte, ne sachant ce que ce pouvait être, et afin de s'en éclaircir, Dom Raphaël retourna vers l'embouchure, d'où il aperçut le Renard qui était sur le bord du ruisseau. Étant rentré au milieu, ils se reposèrent jusqu'au coucher du Soleil, qu'ils se mirent à cheminer.

Ils marchèrent toute la nuit sans qu'il leur arrivât rien de considérable, mais la suivante s'étant mis en chemin, ils reconnurent au clair de la Lune un lieu où l'Armée avait campé en passant, et où le Roi avait rencontré plusieurs Matamores qui étaient remplies de grains.

Comme ils passaient outre, et qu'ils eurent fait quelques pas, ils ouïrent le rugissement d'un Lion qui cherchait de la curée : ayant prêté l'oreille pour entendre de quel côté il venait, ils prirent du côté gauche, car le Lion était directement devant eux ; mais ils n'eurent pas fait quarante pas de ce côté, qu'ils en entendirent un autre qui était tout proche d'eux, ce qui les effraya tellement, qu'ils ne songèrent plus qu'à se sauver dans quelqu'une des Matamores qu'ils avaient laissées derrière.

Les Lions qui sentaient leur curée, et ne la pouvaient trouver, venaient à leur suite en poussant des rugissements effroyables ; c'est pourquoi Dom Raphaël dit au Portugais de descendre ensemble dans un même lieu, afin de s'entraider à remonter lorsqu'ils en voudraient sortir. Ils entrèrent dans une, proche l'embouchure de laquelle il y avait un buisson bien touffu qui la couvrait entièrement : les Lions durant toute la nuit ne firent que rôder et rugir à l'entour, jusques vers le point du jour qu'ils ne les entendirent plus.

Mais un autre embarras leur survint qui leur fit bien autant de peine ; car tout le jour ils entendirent marcher du Monde, hennir des Chevaux, planter des Tentes, bêler des Chèvres et des Moutons, beugler des Vaches et des Taureaux, et chanter des Hommes et des Femmes ; ce qui leur fit croire que quelque Douar d'Arabes était venu camper en ce lieu, et qu'indubitablement ils seraient bientôt découverts.

Comme ils étaient dans cette inquiétude, une jeune fille Arabe, qui chantait très bien, s'approcha du Buisson qui cachait l'entrée de leur Matamore. Elle chanta quelques couplets amoureux, puis ensuite elle se plaignit à une de ses Compagnes de ce que ses parents ne lui voulaient pas donner un de ses cousins qu'elle aimait passionnément. Elles parlèrent ensuite des nouvelles de la guerre, et que Mouley Seméin serait victorieux et chasserait son neveu hors de Maroc, après un long siège ; et enfin elle dit que depuis quelques jours deux Chrétiens avaient fui du Camp, dont on cherchait des nouvelles. Comme elle finissait son discours, un troupeau de Chèvres et de Boucs s'approcha de ces filles qui disparurent au moment ; et comme ils broutaient le buisson, un des Boucs tomba dans la Matamore. Il ne fut pas plutôt en bas qu'il retourna en haut comme s'il avait eu des ailes, ce qui leur fit croire que c'était quelque sort que l'Alcayde Ben-Jaouja avait fait jeter sur leurs hardes, après qu'ils furent partis du Camp.

Il faut ici remarquer que quand quelque Chrétien s'enfuit, son Maître envoie chercher un Taleb[5], qui est un de leurs Prêtres. Ce Taleb se fait conduire au lieu où il couchait avant de s'enfuir, ou bien se fait donner quelques hardes qu'il portait assez souvent. Il marmotte ensuite sur la place ou sur les hardes, et puis il prend une brasse de ficelle à laquelle il fait un certain nombre de nœuds toujours en marmottant, et le cloue sur la place, ou l'attache aux hardes du Chrétien, qui par ce moyen demeure ensorcelé, et ne peut jamais gagner liberté. Il est arrivé à plusieurs Captifs, sur lesquels on avait jeté de pareils sorts, de cheminer toute la nuit et se rencontrer au point du jour aux mêmes lieux d'où ils étaient partis les soirs précédents. Ce qui fit croire à Dom Raphaël et à son Compagnon que c'était une pure fiction de ce qu'ils avaient ouï la nuit précédente, et pendant tout ce jour-là. S'étant donc munis du signe des Chrétiens, pour éloigner d'eux les esprits infernaux qui les voulaient épouvanter, Dom Raphaël monta sur les épaules du Portugais, et ayant mis la tête hors de la Matamore, regarda de tous côtés, et n'ayant rien vu, il prit une poignée d'épines pour monter en haut, d'où il donna la main au Capitaine, pour le tirer après lui. La nuit étant survenue, ils se mirent en chemin, et marchèrent jusqu'au point du jour.

Comme il y avait deux jours qu'ils avaient manqué d'eau, ils burent leurs urines ; mais venant à passer tout proche d'un Château, ils y demandèrent à boire.

Les Arabes les envoyèrent à une fontaine qu'ils devaient trouver sur leur chemin, à laquelle ils s'arrêtèrent pour étancher leur soif, et pour remplir une outre qu'ils portaient pour cela. Les Arabes s'étant consultés, et les croyant des déserteurs, furent après eux afin de les dépouiller : mais nos Captifs qui se doutaient bien de ce qu'on leur pouvait faire, partirent en diligence et s'écartèrent du chemin. Comme ils allaient vite, le Portugais qui était transi de peur, laissa tomber le sac où était leur pain ; et d'autant qu'il leur fallait encore trois nuits pour entrer à Mazagan, ils marchèrent deux jours sans manger autre chose que quelques racines de Palmes, qu'à grand-peine pouvaient-ils arracher de terre, à cause de leur faiblesse.

La faim qui les obligeait de cheminer de jour leur fit trouver du secours, car ils rencontrèrent un Camp volant des Chavanets, Soldats de Mouley Hamet, lesquels battaient la Campagne afin de piller les convois qui allaient au Camp du Roi de Fez, qui était vers Sainte-Croix[6]. Les Chavanets leur ayant demandé qui ils étaient, et su qu'ils désertaient du Camp de Mouley Seméin, et n'avaient rien mangé depuis trois jours, leur donnèrent des Raisins secs avec des Dattes, et les laissèrent poursuivre leur chemin. Le soir du même jour ayant rencontré quelques Maures d'Azemmour, qui allaient à Safi, ils furent reconnus pour être Chrétiens : c'est pourquoi ils furent arrêtés et menés au Gouverneur de Safi, lequel les fit mettre dans la Matamore des Criminels, avec lesquels ils demeurèrent onze mois au pain et à l'eau ; après avoir été repris à quatre lieues de Mazagan, et s'être en vain donné tant de fatigues et de peines.

Mouley Seméin ayant regagné Maroc, et fait pour la seconde fois sortir son Neveu, auquel il donna la Province de Draa[7], le Gouverneur de Safi allant lui faire sa cour mena les deux Captifs. Le Roi les reçut assez bien et leur pardonna quand il eut appris qu'ils s'étaient sauvés à dessein de retourner en leur pays. Étant rentrés avec leurs Compagnons pour servir à l'Artillerie, ils reprirent bientôt leurs forces, et firent des provisions pour fuir encore une fois.

Après qu'ils furent partis, l'Alcayde Ben-Jaouja qui était leur commandant et les avait sous sa garde, envoya quantité de Soldats après eux, deux desquels allèrent longtemps dans leur compagnie sans les reconnaître ; mais les Maures s'étant aperçus qu'ils faisaient leur possible pour s'éloigner d'eux, se doutèrent de quelque chose : ils les questionnèrent et leur demandèrent d'où ils étaient, et où ils voulaient aller. Les Captifs leur répondirent qu'ils étaient Maures natifs de la ville de Tlemcen, que leur Capitaine qui était resté à Maroc leur ayant permis de se retirer, ils allaient à Salé afin d'aller en course. « Où sont vos congés ? » leur demandèrent les Maures, et comme ils répondirent qu'ils n'en avaient point pris, les Soldats leur dirent qu'ils étaient des déserteurs, et les obligèrent de retourner à Maroc. Lorsqu'ils furent arrivés aux portes de la ville, Dom Raphaël déclara qu'ils étaient des Chrétiens qui avaient fui du Camp. « Comment, dirent les Soldats, vous vous êtes dits de notre Loi, et natifs de Tlemcen, mais maintenant que vous vous rebaptisez, allons devant le Cadi[8]. » Quand ils parurent devant ce Juge, ils dirent leurs raisons qui furent écoutées ; il les renvoya absous, disant aux Maures qui se trouvèrent présents, que tous les Chrétiens qui se disaient Mahométans, et n'en avaient point fait profession publiquement, soit pour sauver leur vie, ou pour gagner leur liberté, devaient être reçus à s'en dédire pendant les trois premiers jours, et qu'ainsi avec toute justice on ne pouvait rien faire à ceux-ci.

Après que le Cadi eut prononcé cette sentence, il renvoya les Captifs dans le Camp. Ceux qui les y menèrent de sa part firent récit au Roi de ce qui s'était passé, et il commanda à l'Alcayde Ben-Jaouja de les tenir jour et nuit aux fers, jusqu'au départ de l'Armée. Ce Barbare leur fit souffrir beaucoup de misères, et ils en auraient encore souffert bien davantage, si le Roi qui voulait retourner à Fez ne les eût fait déchaîner. Quand ce Prince donna bataille aux Barbares des Zaouïas qui s'étaient révoltés, le Capitaine Portugais avec un Espagnol furent tués par les éclats d'un Canon qui creva. Et lorsque Dom Raphaël fut de retour à Meknès[9], il fut heureusement du nombre de ceux que la Rédemption d'Espagne racheta en l'année 1680.


Reperes historiques

« son Pere, qui etait tres noble, exerca trois diverses fois la Charge de Corregidor » — Le corregidor etait le representant direct du roi dans les villes espagnoles, charge du maintien de l'ordre et de la justice municipale. A Tolede, ancienne capitale imperiale, cette fonction etait particulierement prestigieuse. Exercer trois fois cette charge temoigne d'une famille solidement enracinee dans l'elite urbaine. Mais au XVIIe siecle, Tolede avait perdu son rang au profit de Madrid, et les grandes familles s'y livraient a des querelles de lignages — dont celle qui allait causer la ruine des Veras.

Source : « Tolede », Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Tol%C3%A8de

« la Marquise de ...., l'une des plus belles Dames de la Cour, fut tellement eprise de son merite » — Le fait que Mouette masque le nom de la Marquise par des points de suspension n'est pas un simple artifice litteraire. En 1683, date de publication du recit, les familles concernees etaient probablement encore puissantes a Madrid. Les billets amoureux reproduits in extenso, que Mouette dit avoir copies sur les originaux montres par Dom Raphael, donnent au recit une authenticite rare pour l'epoque — a mi-chemin entre le temoignage et le roman sentimental a la mode espagnole.

Source : Germain Mouette, « Relation de la captivite du Sieur Mouette dans les Royaumes de Fez et de Maroc », Paris, Jean Cochart, 1683

« on le jeta dans un Carrosse qui le mena hors Madrid [...] par Tolede, Panojerbo, Rofatan, Malagon, Ciudad-Real [...] Puerto Real » — Cet itineraire detaille, traversant toute la Castille puis l'Andalousie jusqu'a Cadix, permet de reconstituer la route exacte de l'exil de Dom Raphael. Le trajet couvre environ 600 kilometres a travers la Sierra Morena, la grande chaine montagneuse qui separe la Castille de l'Andalousie. C'etait alors un parcours redoute, infeste de bandits. Le choix de Larache comme destination d'exil etait un classique de la justice espagnole : on envoyait les indesirables dans les presidios nord-africains, forteresses isolees ou la vie etait dure et la mort frequente.

Source : « Larache », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Larache

« Gayland fit defiler ses Troupes [...] et commenca de faire donner l'assaut a la ville » — Le prince Gayland (Khadir Ghailan) etait le seigneur de guerre le plus redoutable du nord du Maroc dans les annees 1660. Depuis sa base de Ksar el-Kebir, il controlait le Gharb, le Rif et les zones cotieres autour de Tanger. Il harcelait aussi bien les Espagnols de Larache que les Anglais de Tanger. Ce n'est qu'en 1672 que Moulay Rachid mit fin a son pouvoir en le tuant. L'assaut decrit par Mouette, avec ses echelles et ses vingt mille hommes, est l'un des rares temoignages detailles d'une attaque maure contre un presidio espagnol.

Source : « Khadir Ghailan », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Khadir_Gha%C3%AFlan

« Dom Raphael se chargea d'y mettre le feu pour jeter sur les assaillants [...] plusieurs grenades le blesserent legerement au visage » — La defense des presidios espagnols reposait sur un arsenal improvise mais meurtrier : barils de poix et de soufre, pots a feu, grenades, pierriers charges de ferraille. Les garnisons, souvent composees de soldats exiles et de bagnards, se battaient avec le desespoir de ceux qui n'ont rien a perdre. Le detail de la barque genoise qui « defit plus des deux tiers » des assaillants montre le role crucial de la puissance navale dans la defense de ces avant-postes cotiers.

Source : « Larache: An Old Spanish Colony in Morocco », Black Gate, https://www.blackgate.com/2016/01/20/larache-an-old-spanish-colony-in-morocco/

« il fut une nuit bien obscure faire sentinelle sur le bord de la Riviere [...] il la traversa a la nage pour se rendre aux ennemis » — L'evasion de Dom Raphael obeissait aux instructions de la Marquise, qui lui ecrivait de se rendre a Gayland pour qu'elle puisse payer sa rancon. Ce plan — quitter un presidio espagnol pour se jeter volontairement dans les bras de l'ennemi — etait un pari extremement risque. La sentinelle qui le blessa d'un coup de feu a la cuisse en dit long sur la vigilance des garnisons, hantees par les desertions. En passant chez les Maures, Dom Raphael troquait un exil contre une captivite, mais avec l'espoir d'un rachat.

Source : « Portuguese City of Mazagan (El Jadida) », UNESCO, https://whc.unesco.org/en/list/1058/

« ils entrerent dans une Matamore [...] les Lions durant toute la nuit ne firent que roder et rugir a l'entour » — Les matamores etaient des silos souterrains creuses dans le sol, profonds de trois a quatre metres, avec une ouverture etroite de moins de soixante centimetres. Utilises depuis l'Antiquite au Maghreb pour stocker les cereales, ils pouvaient aussi servir de prison ou, comme ici, de refuge improvise. Le climat sec et chaud du Maroc permettait d'y conserver le grain plusieurs annees. Que Dom Raphael et son compagnon y trouvent abri contre les lions de l'Atlas est un usage inattendu mais parfaitement logique de ces structures.

Source : « Les structures traditionnelles de stockage des cereales au Maroc », Quintessences, http://quintessences.unblog.fr/2017/10/05/les-structures-traditionnelles-de-stockage-des-cereales-au-maroc/

« Ce Taleb se fait conduire au lieu ou il couchait avant de s'enfuir [...] il marmotte ensuite sur la place ou sur les hardes » — Mouette decrit ici un rituel magique pratique par les talebs (lettres religieux) pour empecher la fuite des esclaves. La croyance en ces sortileges etait si repandue que meme les captifs chretiens, comme Dom Raphael, semblaient y accorder un certain credit — ou du moins jugeaient prudent de « se munir du signe des Chretiens » (le signe de croix) pour s'en proteger. Ce melange de foi et de superstition, partage par les deux bords, est un trait fascinant de la vie quotidienne en Barbarie.

Source : « Le Maroc du XVIIe siecle dans le recit de captivite de Germain Mouette », Archetype, https://revues.imist.ma/index.php/archetype/article/download/49912/26098/138983

« Dom Raphael fut heureusement du nombre de ceux que la Redemption d'Espagne racheta en l'annee 1680 » — Les « redemptions » etaient des missions organisees par les ordres religieux — principalement les Mercedaires en Espagne et les Trinitaires en France — pour racheter les captifs chretiens en terre musulmane. Entre 1617 et 1719, l'Ordre de la Merci mena environ 85 missions de rachat en Afrique du Nord, liberant pres de 16 000 captifs, dont 12 missions generales au Maroc. Le cout d'un rachat depassait generalement 200 ecus par personne, sans compter les cadeaux obligatoires au sultan et aux gouverneurs. Pour Dom Raphael, apres tant d'annees d'epreuves, c'etait enfin la delivrance.

Source : « Ordre redempteur », Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_pour_le_rachat_des_captifs


  1. Alcassar : aujourd'hui Ksar el-Kebir, ville du nord du Maroc. ↩︎

  2. Taza : ville du nord-est du Maroc, entre Fez et Oujda. L'original porte « Thesa ». ↩︎

  3. Safi : port atlantique du Maroc, appelé « Saphye » dans l'original. ↩︎

  4. Mazagan : ancien nom portugais de la ville d'El Jadida, sur la côte atlantique marocaine. ↩︎

  5. Taleb : lettré religieux musulman, du mot arabe talib (étudiant). Le terme désigne ici un praticien de magie. ↩︎

  6. Sainte-Croix : Agadir, appelée « Santa Cruz » par les Portugais qui y tinrent un fort au XVIe siècle. ↩︎

  7. Draa : la vallée du Draa, dans le sud du Maroc. ↩︎

  8. Cadi : juge musulman rendant la justice selon la loi islamique. ↩︎

  9. Meknès : l'original porte « Miquenes ». Capitale du sultan Mouley Ismaïl. ↩︎