Skip to content

Chapitre XI

Histoire d'un Esclave Français, qui après avoir couru diverses fortunes, s'enfuit de Tripoli déguisé en Morabite, ou faux Ermite ; puis il fut repris à Maroc, et mené à Fez, d'où il se sauva à Tanger.

Après avoir raconté dans les Chapitres précédents les misères qui m'ont été communes avec tous les autres Esclaves, je vais réciter dans celui-ci, et dans les suivants, les aventures particulières de quelques-uns d'eux, telles qu'ils me les ont apprises.

Pour y parvenir, je dirai qu'après que Mouley Archy se fut rendu le maître des hautes Montagnes de l'Atlas, il fit un don considérable à un Cheik d'une partie d'icelles, appelé Zaimby. Ce Don était composé de huit Esclaves Chrétiens, et de quantité de pièces de Draps d'Angleterre et d'écarlate, que le Roi lui donnait pour mieux l'assurer de son amitié. Entre ces Chrétiens il y en avait un Espagnol de nation, fils d'un Gascon naturalisé dans Cordoue, lequel fut fait Meunier du Cheik. Cet office n'était pas des plus rudes ; néanmoins, comme l'esclavage le plus doux est toujours fort ennuyeux et fort désagréable, et qu'on a toujours une violente inclination de retourner en son pays, l'Espagnol résolut de chercher les moyens de se sauver. Ce qu'il jugea d'autant plus facile qu'étant depuis dix ans dans ces déserts, il en connaissait parfaitement les chemins.

Un jour qu'il allait au Château de son Maître, qui était un peu éloigné de son Moulin, ayant l'esprit préoccupé de ce qu'il voulait faire, il rencontra tout proche de ce Château un Morabite[1], ou Ermite, qui disait en Français quelques injures à des chiens qui l'avaient voulu mordre. L'Espagnol, qui l'entendit aussi passablement bien à cause qu'il était fils d'un Gascon, tout étonné d'entendre parler ce langage dans ces lieux, et par un homme qui n'avait pas l'apparence de l'avoir appris dans le pays où il était, pour sortir d'inquiétude lui demanda en la même langue pourquoi il voulait frapper les chiens de son maître, et ce qui l'obligeait d'aller ainsi travesti.

Le Morabite, qui crut que c'était quelque Renégat, demeura un peu surpris. Mais s'étant promptement remis de la crainte où il était tombé de voir qu'on l'eût ouï parler une autre langue que l'Arabesque, répondit en celle-ci en ces propres termes : Aben el kelb lache teneta-lia, énan Morabite, qui veut dire : « Fils de chien, pourquoi m'injuries-tu, moi qui suis un Ermite ? »

— « Non, non, lui repartit l'Espagnol toujours en Français, il ne faut point se cacher sous ce déguisement. Je connais bien qui tu peux être. Si tu ne me le déclares sincèrement, je te vais faire punir. Tu ne sais pas sans doute à qui j'appartiens quand tu m'appelles fils de chien ; mais tu sauras que le Cheik de ces Montagnes est mon maître, lequel sur le moindre rapport que je lui vais faire de ce que j'ai vu, te fera aussitôt périr. Avoue-moi que tu n'es qu'un imposteur qui cours ainsi vagabond afin de tromper les Maures. Si tu le fais, je te promets en foi de Chrétien que je suis, et si tu te découvres à moi, que tu n'auras aucun mal ; mais s'il t'arrive le contraire, ta mort est certaine. »

Le Morabite demeura ravi de joie d'avoir ainsi rencontré quelqu'un qui fût Chrétien au milieu de ces déserts ! S'étant un peu rassuré, et ayant regardé autour de lui pour voir si personne ne les pourrait surprendre, il déclara à l'Espagnol qu'il était aussi Chrétien, et puis ils s'embrassèrent mutuellement. Ensuite de leurs embrassades, le feint Morabite demanda à l'autre s'il était de Gascogne, à cause qu'il avait l'accent gascon. — « Non, lui dit l'Espagnol, je suis Castillan natif de Cordoue, mais fils d'un Français qui y est marié depuis plusieurs années. » — « Hé bien, lui répliqua le Morabite, parlons donc Espagnol, puisque j'ai aussi appris autrefois cette langue dans la ville de Grenade. Dites-moi, lui dit-il, combien il y a de temps que vous demeurez ici ? » — « Lorsque vous m'aurez récité vos aventures, que je prévois être fort particulières, et fait savoir le sujet de votre déguisement, lui dit l'Espagnol, je vous raconterai les miennes, qui sont peu de chose au prix de ce que j'apprendrai de vous. » — « J'y consens, dit le Morabite, puisque vous le voulez, et que vous êtes ici mon maître. Mais avant que de commencer, il nous faut mettre en quelque lieu où la chaleur du Soleil ne nous incommode pas, et où personne ne nous voie ensemble. » — « Suivez-moi, répondit l'Espagnol, il y a là-bas un Moulin que je gouverne depuis dix ans, où j'ai fait un petit jardin assez agréable. »

Et lorsqu'ils y furent arrivés, l'Espagnol (qui s'appelait Sébastien) lui ayant fait faire la collation et donné à boire quelques coups d'eau-de-vie, le fit ensuite reposer. À son réveil, il le mena dans son jardin à l'ombre de quelques Orangers, où il le pria derechef de lui conter ses aventures. Ce que le Morabite lui fit à peu près en ces termes :

Le Récit du Faux Morabite

Señor, lui dit-il, je suis Chrétien par la grâce de Dieu, comme je vous ai déjà dit à notre première embrassade, et mon Pays natal est Bordeaux où j'ai passé ma jeunesse en étudiant aux Humanités. À l'âge de dix-huit ans, mon Père qui était dans le commerce et qui voulait que je l'apprisse aussi, m'envoya demeurer à Malaga en Espagne, où je restai une année. Ensuite je fus à Grenade, où pendant sept autres que j'y demeurai, j'eus de fortes inclinations pour une belle Veuve qui se terminèrent malheureusement. Cette jeune personne, qui avait plus d'Esprit que de bien quoiqu'elle fût de qualité, et qui savait que je n'en manquais pas, fut la première à me témoigner de l'affection. Elle sut si bien m'engager que mon cœur, qui ne s'était encore dévoué à personne, s'abandonna tout à elle.

Les billets doux furent nos premiers entretiens. Mais comme elle était exactement observée par ses voisins qui étaient ses Parents, et particulièrement par Dom Manuel Monriquez son cousin germain, je ne pus jamais avoir aucune entrée dans sa maison. Comme elle n'en sortait jamais que pour aller aux Églises, dans la compagnie même des filles de Dom Manuel, elle se servait d'une Maure qui était son Esclave pour m'envoyer les billets et pour recevoir de mes réponses. La passion venant à la dominer impérieusement, et n'y pouvant plus résister, elle s'avisa d'un stratagème pour me venir voir toutes les nuits, qui me fait trembler toutes les fois que j'y pense. Et si vous n'étiez pas Castillan, pour savoir jusqu'où la force d'une violente passion peut porter une femme Espagnole, je ne le réciterais pas, car cela passerait partout ailleurs pour une fable.

Le Fantôme de Grenade

Vous saurez qu'à l'heure de onze heures de nuit, elle se vêtait toute de blanc, prenait un drap aussi de toile blanche qu'elle mettait au bout d'une perche qui lui tombait sur les épaules : elle paraissait avec cela comme un fantôme. Et puis elle s'attachait à la ceinture deux longues chaînes de fer qu'elle laissait traîner par les rues. Son quartier (qui était celui où j'étais venu demeurer pour l'amour d'elle) fut tellement épouvanté que personne n'osait plus y passer après dix heures sonnées. Ce qui faisait que la porte de mon logis ne fermait jamais jusqu'à ce qu'elle y fût entrée ; et après y avoir demeuré assez longtemps, elle s'en retournait comme elle était venue.

Mais une nuit, comme elle en venait, lui fut malheureuse. Car deux ivrognes qui ne craignaient rien, l'entendant venir, l'attendirent de pied ferme afin de l'attaquer. Et lorsqu'elle fut arrivée proche d'eux, elle trembla de les voir si résolus. Afin de les épouvanter, elle pencha sa perche vers eux comme pour les accabler. Le moins hardi des deux prit la fuite aussitôt ; mais l'autre, plus résolu et qui avait le courage d'un Cid, l'épée et la dague nues à la main, fut courageusement vers elle et lui en donna deux coups au travers du corps. Lorsqu'elle se sentit blessée, elle jeta un si grand cri que l'ivrogne en tomba évanoui de frayeur.

Comme ils étaient couchés par terre, le Guet qui passait, les voyant en cet état, voulut savoir ce que c'était. La Dame demanda un Confesseur, et l'ivrogne (qu'on fit revenir après quelques coups qu'on lui donna) déclara ingénument comme il avait attaqué un fantôme auquel il avait donné quelques coups d'épée. Le Guet fit lever quelques voisins qui furent chercher un Chirurgien, en criant par les rues que le fantôme était pris. Et lorsque j'entendis cette nouvelle, comme j'avais part à son crime et que je craignais qu'elle ou bien la Maure ne me décelassent, dès le point du jour je pris tout mon argent sur moi, et avec l'aide de quelques Maures que je payai très bien, je mis mes marchandises dedans un Couvent, et le même jour je pris la poste pour aller à Carthagène afin de m'embarquer promptement pour me retirer à Marseille.

Voyage à Malte et Alexandrie

Lorsque j'arrivai dans cette Ville, il n'y avait aucun Vaisseau Français, mais bien un Flibot Anglais qui allait débarquer quelques draps à Malte, et qui devait ensuite repasser à Marseille pour y charger du savon. Comme je craignais fort que le Corrégidor de Grenade n'envoyât après moi, et pour ne pas perdre l'occasion de me mettre en sûreté, après que j'eus écrit à mes amis, je montai sur ce Vaisseau et nous cinglâmes vers cette Île fameuse et si renommée pour les fameux assauts qu'elle a soutenus, et pour les grands exploits de guerre que ses Chevaliers font journellement sur les Infidèles, où nous arrivâmes après quinze jours de Navigation. Je fus d'abord à terre avec le Capitaine, où je fis voir nos billets de santé ; et après avoir reçu l'entrée, j'eus l'honneur d'aller rendre mes civilités au Grand Maître.

Quelques Chevaliers de Guyenne, avec lesquels j'avais étudié à Bordeaux, m'ayant reconnu, me menèrent à leur Hôtel où ils me régalèrent plusieurs fois ; et parce que je ne manquais pas d'argent, je voulus aussi les traiter à mon tour. Après que notre Vaisseau eut mis sa charge à terre et qu'on y eut embarqué ce qui lui était nécessaire, un jour le Capitaine qui voulait mettre à la Voile me fit dire qu'il était temps de m'embarquer à cause qu'il ne voulait pas perdre l'occasion du vent favorable.

Comme j'étais à me réjouir avec les Chevaliers lorsque l'on m'apporta ces nouvelles, je dis que je m'en allais, et en effet je me disposais à partir, lorsqu'une Jeune Maltaise fort belle, fort galante et spirituelle (qui jouait d'un Luth admirablement bien) entra dans notre Chambre. Elle me charma tellement les esprits que je perdis mémoire de ce que je voulais faire. Elle rendit la conversation si charmante et si agréable, qu'il était presque nuit lorsque je la voulus quitter. Je fus ensuite sur le Port à dessein de m'embarquer ; mais le Capitaine avait mis à la voile et ne paraissait quasi plus aucun Vaisseau. Les Chevaliers me consolèrent promptement en me disant que leur île était un très charmant séjour, et où l'on rencontrait de quoi prendre agréablement les plaisirs de la vie. Quant à notre belle, qui était fort jolie et qui ne se fâchait pas qu'on lui fît les doux yeux, lorsque je m'en voulus mêler elle ne désapprouva pas mon procédé. Mais comme je vis qu'elle se laissait cajoler par d'autres, je perdis entièrement l'estime que j'avais conçue pour elle.

Au même temps arriva à la Rade un Vaisseau de Provence appelé Le Cheval Marin, le Patron duquel se nommait Claude Rouden de Cassis, qui l'avait monté à Marseille pour aller en Alexandrie. Voyant qu'il n'y en avait point pour retourner en France, et que je faisais trop grande dépense à Malte, je demandai au sieur Bence qui était son Écrivain si je pourrais aller avec eux afin de voir le grand Caire, que je serais bien aise de voir. Le sieur Bence, après en avoir porté la parole au Patron, me vint assurer de sa part qu'il s'estimait heureux de m'avoir dans la compagnie. Ce Patron, qui était le plus honnête homme du monde, ne voulut rien prendre pour mon passage que je voulus lui payer d'avance.

L'Île mystérieuse de Lampedusa

Après m'être bien régalé avec le sieur Bence, nous partîmes de Malte avec un Vent Mistral aussi favorable que nous pussions désirer, mais qui dura peu. Car la nuit suivante, un Vent Grec se leva qui rendit la Mer tellement agitée que les vagues qui s'entrechoquaient les unes aux autres pensèrent faire abîmer notre Vaisseau, qui n'échappa à leur fureur qu'à cause qu'il était neuf. Nous coupâmes nos Mâts et nos Antennes qui tombèrent dans la Mer, et nous fûmes aussi sur le point de jeter la charge du Navire afin de le soulager. Mais sur le soir du lendemain, le Vent ayant cessé et s'étant mis à la Tramontane, la Mer peu à peu se calma, et nous gagnâmes avec un seul Mât et une seule voile l'Île de la Lampadouse[2], qui n'est guère éloignée de Tunis.

Quoique cette Île soit inhabitée, néanmoins elle ne laisse pas de servir de Magasins aux vaisseaux qui naviguent sur la Mer Méditerranée. Après que nous fûmes entrés dans son port, nous mîmes pied à terre, et nous marchâmes bien une demi-mille pour aller rendre grâce à Dieu dans une petite Chapelle qui est dédiée en l'honneur de Notre-Dame. Je fus surpris de voir auprès de cette Chapelle une grande quantité de toutes les choses nécessaires à la navigation, dont tous ceux qui en ont besoin peuvent prendre autant qu'ils en ont affaire, en laissant par eux la juste valeur de la chose qu'ils prennent, soit en argent, marchandise ou ustensiles.

Je fus encore étonné de voir que l'un des bouts de la Chapelle servait de Mosquée aux Turcs et aux Africains, comme l'autre nous servait d'Église. Le Patron m'assura s'y être rencontré une fois avec un Brigantin de Rhodes, et que les Turcs et eux firent en même temps leurs prières sans en être inquiétés. Il me dit encore qu'il avait expérimenté ce qu'on disait de la vertu de cette Île : qui est qu'aucun Vaisseau ne peut sortir du Port s'il prend plus qu'il ne lui est nécessaire des choses qu'il y rencontre, et s'il n'en paye la juste valeur. Les Turcs, qui l'ont aussi bien expérimenté que nous, ne savent à quoi attribuer ce mystère, et de ce que les Religieux qui viennent toutes les années de Sicile ont seuls le pouvoir de lever l'argent qui s'y trouve, et d'y mettre en son lieu toutes les choses utiles à la navigation. Il m'assura encore que plusieurs Ordres de Religieux avaient tenté d'y demeurer, mais que les Spectres et les Fantômes qui y paraissent de nuit les avaient tellement maltraités toutes les fois qu'ils l'avaient entrepris, qu'ils l'avaient abandonnée.

Cette Île, comme j'ai dit, est neutre pour tout le monde, et lorsqu'on y est à l'ancre, aucun Vaisseau ennemi n'y peut faire de mal ; et c'est ce que plusieurs Navigateurs du Levant m'ont dit avoir éprouvé plusieurs fois. Nous prîmes donc les Mâts, les Antennes, les Voiles et les Cordages dont nous avions besoin, et nous mîmes en argent le prix de ce qu'ils pouvaient valoir. Et lorsque notre Vaisseau eut été mis en état de sortir, la Tramontane qui nous était toujours favorable nous fit mettre à la voile, et nous mena sans danger jusqu'à Alexandrie.

Alexandrie et le Caire

Monsieur notre Consul me reçut avec les plus grandes civilités du monde, et me fit rester chez lui malgré moi, ne voulant pas me permettre de me loger ailleurs. J'acceptai ses offres obligeantes et lui promis de m'en revancher. Je me promenai ensuite pour voir les curiosités de la Ville avec le Sieur Barthélémy, brave jeune homme de Marseille qui était son Secrétaire ; lequel me fit voir une Colonne très élevée qui paraît être de cailloux fondus[3], sur laquelle nous tirâmes du feu avec un fusil d'Allemagne.

Nous fûmes après voir les Bains, qui sont la plupart souterrains pour être plus commodes ; les maisons ont aussi la moitié de leurs logements sous terre, à cause que l'excessive chaleur qu'il fait en tout temps dans Alexandrie incommoderait les habitants. Lorsque nous entrâmes dans ces Bains, deux jeunes Turcs fort bien faits vinrent au-devant de nous, et ils nous conduisirent dans une Salle pavée de carreaux vernis et peints de différentes couleurs, au milieu de laquelle il y avait deux grandes pièces de marbre qui servent à étendre ceux qui s'y baignent. Là nous quittâmes nos vêtements qu'on donna à garder à un jeune garçon qui était dans une Sallette voisine. Et comme je faisais difficulté de perdre mes habits de vue à cause de mon argent, le sieur Barthélémy m'assura que la fidélité de ces gens était à l'épreuve, et qu'il ne fallait rien craindre.

Comme il fait toujours chaud dans ces Bains à cause du feu qui y est continuellement allumé, la chaleur nous fit incontinent suer à grosses gouttes. Les deux Turcs avec des serviettes blanches s'approchèrent de nous, nous firent coucher sur les tables de marbre, nous tirèrent les nerfs des mains et des pieds à diverses fois, en sorte qu'il me semblait n'y avoir rien de plus doux. Ensuite ils nous frottèrent bien par tout le corps avec leurs serviettes, et après nous avoir bien essuyés, nous entrâmes dans une cuve d'eau tiède où nous achevâmes de nous baigner. Après que nous eûmes repris nos habits, nous les remerciâmes avec chacun un quart de Piastre que je leur donnai (qui est comme chacun sait un demi-écu de France). Ces Turcs qui n'avaient pas coutume d'être si bien payés nous reconduisirent hors du Bain avec mille civilités, ce qui m'étonna fort de voir tant de courtoisie en des gens que l'on tient chez nous pour Barbares.

Après que l'on eut chargé une Barque qui devait aller au Caire porter les marchandises que notre Vaisseau avait apportées, je pris congé de Monsieur le Consul, et je m'embarquai dessus pour monter le Nil, l'un des quatre plus grands Fleuves qui soient sur la terre. Ce Fleuve fameux se divise en plusieurs branches ; l'on voit en le montant comme elles se séparent de ce grand corps pour se rendre en la mer par différents endroits, ce qui aide beaucoup à la fertilité du pays, vu que cela sert à inonder la terre lorsque ce Fleuve se déborde toutes les années vers le mois de Mars.

Comme je n'avais point de connaissance au Caire, je fus chez Monsieur le Consul qu'on appelait Monsieur de Berume, qui était natif de la ville de Digne en Provence. Ce galant homme ne voulut pas permettre, non plus que le Consul d'Alexandrie, que je logeasse ailleurs que chez lui.

Deux jours après mon arrivée, Osman Bassa, qui venait de Constantinople pour prendre la place du Bassa Amurat (qui allait être Gouverneur d'Alep), fit son entrée publique dans la Ville du Caire. Toute la Milice et les Janissaires avec leurs Drapeaux déployés et Instruments militaires le furent recevoir environ une lieue hors la Ville. Tous les Turcs fermèrent leurs boutiques, se rangèrent en haie par les rues par où il devait passer, afin de lui témoigner la joie qu'ils avaient de sa venue, à cause qu'il avait la réputation d'être honnête homme ; au lieu qu'Amurat était fort avare et très cruel, lequel pour cela ils avaient en exécration. Je vis cette cérémonie qui me parut fort belle, et qui était très magnifique, chaque Turc s'étant vêtu lestement. Osman en arrivant à la porte du Palais fit faire quelque largesse, et les Turcs continuèrent de le combler de bénédictions et à lui souhaiter un heureux Gouvernement.

Les jours suivants je me promenai dans ces grands jardins qui sont sur les bords du Nil, dans lesquels l'on rencontre des Forêts de Palmiers, d'Orangers, de Citronniers, de Figuiers, d'Oliviers, d'Amandiers et de Grenadiers. J'y fus aussi à la chasse aux Sangliers avec le Secrétaire de Monsieur le Consul, qui s'appelait Meunier Capatas. Et un jour que nous en poursuivions quelques-uns, nous nous éloignâmes à plus de trois lieues de la Ville ; mais comme nous avions avec nous deux Janissaires de la Garde du Consul, personne n'osa nous faire aucune insulte.

Le quatrième jour après l'arrivée du Bassa, Monsieur le Consul accompagné de tous les Marchands Français, avec lesquels je me mis, fut au Palais lui souhaiter la bienvenue, en lui donnant les présents accoutumés. Le Bassa, qui était un homme fort puissant et d'assez bonne mine, nous reçut fort civilement. Il lui dit qu'il avait une estime toute particulière pour Monsieur de Nointel, venu depuis peu pour Ambassadeur de France à la Porte du Grand Seigneur[4], avec lequel il avait eu plusieurs conversations, et dans lesquelles il avait remarqué beaucoup de génie, de grandeur d'âme et de magnificence. Il donna aussi beaucoup de louanges à notre Invincible Monarque, pour le nom duquel on avait dans Constantinople beaucoup de vénération ; et enfin nous dit que les Français, sous un si grand Roi, méritaient le premier rang d'entre les Chrétiens. Après que Monsieur de Berume l'eut remercié de ses louanges par des compliments pareils, nous nous retirâmes chez lui où il traita la compagnie.

Mais avant de sortir de cette fameuse Ville, je n'en dirai deux mots en passant, car je ne m'arrêterai pas à vous en faire une description plus ample, ni des Lacs, ni des Palais qui l'enrichissent et qui la rendent l'une des plus considérables de tout l'Univers. Il suffit que vous sachiez qu'elle est divisée en trois Villes, qui néanmoins n'ont qu'une légère enceinte, et qui à proprement parler ne sont que des Bourgs ; mais si grands qu'il y en a tel qui contient jusqu'à quatre-vingt mille feux[5]. Que celle du milieu située sur une éminence s'appelle le Caire, ou Massar. Que l'une des autres est, selon quelques-uns, l'ancienne Memphis, ou selon d'autres la Babylone d'Égypte. Et que la troisième est celle qu'on appelait autrefois Babucum. Cette Ville, qui a servi plusieurs siècles de Capitale à l'Empire des Égyptiens, fut réduite à l'obéissance des Turcs par leur Empereur Selim I après avoir gagné trois sanglantes Batailles sur les Mamelouks, dans lesquelles moururent deux de leurs Sultans, dont le dernier s'appelait Thoman Bey. Le Monarque Ottoman en suite de cette victoire en fit un Béglerbéyat, qui est un Gouvernement général sur plusieurs Sanjacs (qui sont Gouvernements particuliers) ; et c'est cette Place que le Bassa Osman, dont je viens de parler, venait de remplir au lieu du Bassa Amurat.

Notre Barque étant chargée pour retourner à Alexandrie, je pris congé de Monsieur le Consul en le remerciant de toutes les honnêtetés qu'il avait eues pour moi. Il m'accompagna avec sa Gondole plus d'une grande lieue, et en nous séparant il me fit saluer avec deux Pierriers qu'elle portait en poupe. J'arrivai à Alexandrie peu de jours après, et le Vaisseau étant chargé et ayant pris les provisions qui lui étaient nécessaires, nous mîmes à la voile. Un Levant nous fut favorable et nous mena toujours en poupe jusqu'à la vue de Candie[6].

Le Combat Naval et la Capture

Le Garçon qui était en sentinelle au bout du grand mât avertit le Patron comme sept Navires qui étaient à l'abri de l'Île venaient droit sur nous. Il ne douta point que ce ne fussent les Corsaires de Tripoli. C'est pourquoi il fit désembarrasser tout ce qui incommodait sur les Ponts. Nos Canons furent chargés de chaînes, de sacs de balles menues et de clous avec des balles ramées pour les saluer lorsqu'ils nous approcheraient. Les Mousquets, Haches d'armes, demi-piques, Cimeterres et Pistolets furent tirés de la chambre, et chacun s'arma à son avantage.

Cependant les Vaisseaux qui avaient mis toutes leurs voiles au vent s'approchaient beaucoup. Leur Amiral, qui portait cinquante à soixante pièces de Canon, nous en tira un pour nous faire amener [se rendre]. Mais voyant que nous ne le faisions pas, il s'approcha un peu de plus près et nous envoya sa bordée. Quelques balles qui donnèrent dans le tribord nous tuèrent deux Matelots et coupèrent la cuisse à un autre. Un autre Vaisseau Turc nous prenant de l'autre côté nous salua aussi de la même manière sans nous faire beaucoup de mal. Et quant à nous, lorsque nous vîmes notre coup, et que les Turcs en grand nombre paraissaient sur leurs bords, nous leur répondîmes par la bouche de nos Canons qui firent un tel fracas qu'ils nettoyèrent les deux Vaisseaux de toute la canaille qui paraissait dessus, et nous les rechargeâmes.

L'Amiral Turc et son compagnon s'étant retirés, deux autres Vaisseaux vinrent prendre leur place. Ils nous envoyèrent une volée de balles ramées qui coupèrent nos Mâts, nos Antennes et notre Timon, ce qui nous embarrassa beaucoup. Les Turcs, nous voyant occupés à refaire les manœuvres, nous accrochèrent chacun de leur côté et nous forcèrent de nous retirer en poupe et en proue, pendant qu'ils occupèrent le milieu du Vaisseau.

Ce fut alors que combattant de près, nous commençâmes un chamaillis des plus sanglants et des plus effroyables qui se soient jamais vus sur la mer. La fumée des Canons et des Mousquets ôtait la connaissance de l'ennemi aux uns et aux autres ; on ne cessait point de frapper avec le Cimeterre ; et les cris des blessés et des mourants, joints aux hurlements épouvantables que les Turcs font en combattant, rendaient ce spectacle le plus affreux du monde.

Nous demeurâmes assez longtemps attachés ensemble, sans qu'ils nous pussent obliger de nous rendre. Mais comme nous n'étions que cent personnes, dont il y en avait déjà plus de quarante de tués (entre autres le Patron), et que les cinq autres Vaisseaux venaient au secours de leurs compagnons, nous cédâmes à la force. Les Turcs perdirent plus de cinq cents hommes qui furent tués, sans compter les blessés ; et nous en eûmes cinquante-cinq qui y laissèrent la vie, avec vingt de blessés, dont je fus du nombre.

Après nous être rendus, l'Amiral distribua ceux qui étaient sains sur ses Vaisseaux ; et quant à ceux qui étaient blessés, il les laissa dans le nôtre, auquel il fit mettre d'autres Mâts et lui donna pour Capitaine un Renégat Anglais qui nous mena à Tripoli.

Lorsque nous fûmes guéris de nos blessures, nous fûmes vendus de la manière que vous savez par expérience que l'on vend les Chrétiens en Afrique. Mahamet Bey, Gouverneur ou Cheik des Arabes les plus éloignés de la domination de Tripoli, m'acheta pour me mener dans ses Déserts, dans lesquels j'eus bien de la peine à m'accoutumer. Mais comme j'étais seul de Chrétien et qu'il me fallait de nécessité parler Arabe pour me faire entendre, j'appris si bien cette Langue qu'il n'y a personne qui ne me prenne pour un naturel du Pays.

Vie dans le Désert et Fuite

Je gagnai peu à peu l'amitié de mon Maître, à qui je racontais nos maximes de vivre et de gouverner, en quoi il prenait un plaisir singulier. Ce qui fit qu'il ne m'occupa dans les commencements qu'à le suivre et porter sa Lance : ainsi je demeurai cinq ans de suite à boire et manger sans avoir d'autre exercice que celui-là, ou tel autre que je voulais bien prendre. Mais un Noir qui était le dépensier de mon Maître étant venu à mourir, le Bey me donna cette charge qui me donnait la liberté d'entrer dans ses Tentes pour voir ce qui y manquait, et par conséquent de voir et parler à ses Femmes.

Il y avait trente grandes Tentes qui composaient une demi-Lune, et qui étaient un peu éloignées les unes des autres, environnées d'un grand Fossé. Les Femmes et les Parentes du Bey vivaient sous les plus magnifiques de ses Tentes, qui étaient doublées de Velours rouge et de Brocart ; comme aussi quelques Veuves de ses alliées demeuraient sous les autres moindres avec leurs filles seulement.

Dans l'une de ses Tentes vivait une de ses Veuves qui avait une Jeune et très belle fille, laquelle conçut de l'amitié pour moi. Toutes les fois que je passais devant sa vue, elle m'appelait pour faire quelque chose ; comme je ne suis pas ennemi de ce sexe, j'y allais volontiers pour faire de bonne grâce tout ce qu'elle me commandait. Et m'étant donc aussi laissé surprendre à ses charmes, je lui déclarai un jour ce que je souffrais pour l'amour d'elle. Ayant su mes inclinations, elle m'incita de me faire Renégat afin de m'épouser ; et comme je ne lui disais pas que non, elle me donnait souvent des libertés assez privées.

Une fois que j'étais dans sa Tente, que sa Mère était allée voir l'une des Femmes du Bey qui était en couche, et que le Bey était aussi allé à Tripoli porter les Toiles (ou Garame), je m'approchai d'elle pour la cajoler. À quoi elle consentit volontiers en me permettant de tenir ma bouche assez longtemps sur la sienne. Comme nous étions en cet état, et qu'un doux silence exprimait mieux nos pensées que tous les plus charmants discours, une Noire entra qui nous surprit et nous rendit bien honteux. Nous la priâmes avec des paroles fort douces et par des présents de n'en rien dire. Mais sitôt qu'elle eut pris ce qu'elle était venue chercher et accepté deux Ducats d'or que je lui donnai, elle vola pour ainsi dire aux Tentes du Bey raconter à la veuve la posture dans laquelle elle nous avait trouvés.

Cette Femme s'excusa aussitôt envers la Compagnie, accourut toute pleine de colère, et m'ayant rencontré par le chemin, elle ne me menaça rien moins que de me faire brûler vif au retour du Bey. Étant arrivée à la Tente, elle prit la fille par les cheveux, la foula aux pieds et lui donna tant de coups qu'elle demeura comme morte sur la place. En même temps elle fit écrire une lettre au Bey pour lui donner avis de ce qui s'était passé entre nous, et pour lui en demander justice. Sa fille l'assura toujours que nous n'avions fait autre crime que celui de nous être aimablement baisés ; qu'il était vrai qu'elle m'aimait dans la pensée de me faire changer de Religion afin de m'épouser, et qu'elle n'avait point eu d'autre pensée. Mais la Mère, qui n'en voulut rien croire, demeura toujours persuadée du contraire et voulait en avoir raison aux dépens de ma vie. C'est pourquoi, voyant que je sortirais mal de cette affaire au retour du Bey, je songeai à la fuite pour me mettre en sûreté.

Le Faux Morabite

Deux jours après arrivèrent fort à propos les Pèlerins de Tafilalet, de Fez et de Maroc, à une lieue de nos Tentes, à leur retour de la Mecque. Je leur envoyai comme de coutume les rafraîchissements que le Bey leur donnait en passant, et je leur fis demander aussi quand ils partiraient, qui serait à deux jours après. Comme je sais parfaitement bien la langue Arabesque, faire la Sala et dire les prières à leur mode, je me pourvus des habits que vous me voyez, que j'achetai d'un Morabite de nos voisins pour un Sac de Dattes. Je fis ce Chapelet avec des noyaux du même fruit, et j'en emplis encore un petit Sac avec de l'orge rôtie, du Blé et du Beurre. J'achetai un petit pot, un Fusil à tirer du feu, de la Mèche et des Allumettes, afin d'allumer du feu partout où je gîterais (comme vous savez que font les Voyageurs dans ces contrées pour faire éloigner les Lions qui pourraient les incommoder).

Deux jours après leur départ, je me mis à leur suite. Je marchai seul pendant quatre jours sans rencontrer une âme, tous les Soirs je me retirais près de quelque ruisseau ou de quelques fontaines, où j'allumais du feu avec des Chardon-secs. Ensuite je creusais un trou dans la terre à la mode d'un fourneau pour mettre mon petit pot dessus, dans lequel je détrempais un peu de farine et de beurre dont je faisais mon souper ; et le jour je ne mangeais que des dattes avec une poignée d'orge rôtie.

Le soir du quatrième jour, j'arrivai au lieu où nos Pèlerins s'étaient reposés tout le jour afin de délasser leurs montures. Et lorsqu'ils m'aperçurent avec mon bourdon, mon habit de cent pièces différentes, mon chapelet et la barbe assez longue, ils se doutèrent de ce que je représentais. Tous se levèrent incontinent, vinrent au-devant de moi, me baisèrent les mains et me demandèrent ma bénédiction.

Je leur dis sur le champ une brève prière que je savais aussi bien qu'eux, en suite de quoi ils me menèrent sous la principale de leurs tentes. — « Mon Père, me dit leur Alcayde (car on traite ainsi les Morabites, comme vous savez), comment osez-vous cheminer seul parmi ces Déserts, et les Lions qui les habitent ne vous font-ils point de peur ? » — « Les Lions, lui dis-je, ne sont pas assez fiers pour oser m'attaquer. Et dans l'Égypte d'où je suis natif, et où j'ai acquis une assez grande réputation, j'en ai fait servir un à une pauvre femme au lieu d'une Bourrique qu'il lui avait mangée, et avec laquelle elle menait du bois à Massar (qui est le grand Caire) pour y gagner sa vie. Cette merveille fut cause que le Bassa Amurat qui y gouvernait alors, et dont vous ayez ouï parler, me fit bâtir une Mosquée ou Ronda pour demeurer à deux lieues de la Ville (sous le nom de Cede-Bossa), dans un lieu que je leur indiquai, et où j'en avais vu un lorsque je fus à la chasse avec les gens du Consul. Mais ennuyé, leur continuai-je, des trop grands honneurs que l'on m'y venait rendre, cela fut cause que je l'abandonnai il y a plus de cinq ans. Osman Bassa, successeur d'Amurat, m'y visitait tous les Vendredis ; et comme je n'aime pas le grand monde, et que la solitude et la simplicité sont mes plus doux plaisirs, j'aime mieux aller comme vous voyez errant çà et là, que d'accepter des honneurs qui ne m'appartiennent pas. Au sortir d'Égypte je fus dans la Palestine, j'ai vu le Cods, qui est Jérusalem. Je m'en vins ensuite à la marine, et le long de la côte peu à peu j'arrivai à Alexandrie, où je restai pendant quatre mois. D'Alexandrie je traversai les Déserts de Barqa pour venir à Tripoli, où j'ai été malade plus de six mois entiers, et je suis encore si faible de cette maladie que j'ai beaucoup de peine à en revenir. Mais comme mon heure de sortir de ce monde approche, j'ai cette dévotion avant de mourir de rendre visite aux tombeaux de nos Saints qui sont dans votre pays, et c'est pour faire ce voyage que vous me voyez ici. »

Les Pèlerins, qui étaient demeurés en extase de m'avoir entendu parler de la sorte, me crurent pour lors pour le plus grand de leurs Saints, à cause que je leur avais dit que j'allais ainsi errant pour fuir les honneurs du monde dont les autres auraient fait tant de cas. Ils se jetèrent à mes pieds pour me les baiser, mais comme je leur défendis de le faire, ils ne passèrent pas plus avant. Après que nous eûmes bien soupé, nous fîmes tous la Sala ensemble, et ensuite on se reposa.

L'Alcayde se tint fort honoré de me mettre coucher à ses côtés sur un matelas ; et comme les quatre nuits précédentes j'avais couché sur la dure, je reposai pendant celle-ci admirablement bien. Le lendemain je pris un Chameau, sur lequel je cheminai toujours avec eux, honoré, chéri et respecté, jusqu'à ce que nous arrivâmes à Tafilalet. En cheminant je ne les entretenais que des grandeurs de Dieu, des œuvres de la création, et de plusieurs choses fort édifiantes et fort spirituelles. Quand nous fûmes proche de cette Ville, l'Alcayde Mousa qui en était Vice-Roi nous vint recevoir accompagné de ses Gardes. Il nous mena au Palais pour y faire nos prières pour la prospérité du Roi, en suite desquelles (comme on lui avait dit qui j'étais) il me baisa la main et me demanda le Barqua, qui était ma bénédiction, que je lui donnai volontiers.

Comme j'étais fatigué du chemin à cause du mauvais pas du Chameau, je tombai malade d'une dysenterie, pendant laquelle je fus sollicité par les soins du Vice-Roi et par ceux des Pèlerins qui étaient restés dans la Ville, en sorte que je ne pouvais rien désirer de plus. Lorsque je me portai un peu mieux, je la voulus quitter pour me retirer à plus de demi-lieue parmi les Palmiers, afin d'éviter la foule qui m'environnait toujours. Et parce que les années précédentes les Palmiers avaient donné peu de fruit au quartier où je m'étais retiré, et que celle que j'y restai ils furent chargés de Dattes en abondance, les Arabes crurent que quelque vertu secrète qui était en moi avait opéré ce miracle. On vint en foule de tous côtés pour m'en remercier, les Chérifs et les Cheiks du pays se firent honneur de me visiter, et de me mener plusieurs fois dans leurs Châteaux pour y bénir leurs Familles.

Mais comme la haute réputation de Sainteté où j'étais pouvait avoir d'autres suites si j'étais découvert, lorsque je me vis en parfaite santé je me mis en chemin pour aller à Maroc, afin d'aller ensuite dans l'une des Places Chrétiennes qui sont sur la côte. Il y a bien deux mois que je suis hors de Tafilalet. J'ai passé chez les Peuples de Loudega, de Guerify, de Sedrat, de Ferquela, d'Hadet, de Mougouna, de Magaram, et chez les autres qui habitent l'Atlas où nous sommes.

Fin du récit et suite des aventures

L'Espagnol, qui n'avait pas dit un seul mot pendant tout ce discours, ravi des choses qu'il venait d'entendre, embrassa derechef notre Morabite. Et comme la nuit s'approchait, il le mena souper chez lui. Ils s'entretinrent durant le repas des aventures de l'Espagnol (qui ne sont pas assez considérables pour en faire mention en ce lieu). Et après qu'il fut fini, l'Espagnol, pour ôter l'ombrage qu'on en pourrait prendre s'il restait avec lui, l'envoya coucher chez un Barbare de ses amis, au logis duquel il resta trois jours.

Le quatrième, le Morabite retourna au Moulin pour demander à l'Espagnol s'il le voulait suivre. Sébastien (ainsi s'appelait-il), qui ne méditait autre chose depuis six mois, rencontrant un si bon guide, promit de l'accompagner. Il le pria de l'attendre la nuit suivante sur le chemin de Guilaoua, dans un lieu qu'il lui indiqua. Après qu'il fut sorti, Sébastien fit ses provisions de Beurre, de Farine, d'Amandes et de Figues qu'il mit dans une peau de Bouc. Et voyant le temps propre pour partir, il fut trouver le Morabite ; ils s'embrassèrent encore après avoir fait leurs prières pour implorer un bon voyage, et lorsqu'il fut vers le point du jour ils entrèrent dans Guilaoua qui sont les Montagnes les plus proches de Maroc.

Ils cheminèrent tout le jour suivant, rencontrant plusieurs Barbares qui leur firent mille civilités. Sur le soir ils se retirèrent sous des Pins auprès d'une fontaine, et leur soupé étant préparé, un Barbare survint qui s'approcha d'eux et leur dit : Cela ma-allicum, qui est un compliment que les Maures se font lorsqu'ils se rencontrent, qui veut dire « Dieu garde de mal tous les fidèles ». Le Morabite lui en fit un autre en lui répondant : Estafinta auchallec djay-tacoul, le Barbare qui voyait qu'en lui demandant comme il se portait, on le priait de manger, le remercia en disant : Anchallec alla attecum sah. Le Morabite continua à le prier, et le Barbare ne le voulant pas faire pour la vénération qu'il lui portait, s'y vit obligé voyant qu'il se mettait en colère et lui disait ces paroles outrageuses : Lachea Ben-elquelb mangleick tacoul mannan ? dinan chihoude ? cotilla alla harqu batte, qui était autant dire : « Pourquoi fils de chien ne t'assieds-tu pas pour manger avec nous ? Sommes-nous des Juifs ? Et si tu le crois ainsi, que Dieu brûle ton père ! »

Pendant le repas, le Morabite s'enquit du Barbare d'où il venait et quelles nouvelles il apportait. Celui-ci lui répondit que c'était de Maroc, où Mouley Hamet Meherez qui en était Roi prenait ses divertissements, pendant que le Roi de Fez son oncle battait la campagne (où il manquait de toutes choses), et qu'on l'avait voulu assassiner depuis peu. Après le repas, le Morabite le congédia, et dit en suite à son camarade que lorsqu'il était à Grenade, il avait vu dans le Palais de l'Alhambra plusieurs inscriptions qui louaient fort la Ville, le Palais et les Jardins de Maroc ; et que puisqu'ils étaient tous portés sur les lieux, il serait bien aise de les voir avant que d'en sortir, vu que ç'avait été sa première intention à la sortie de Tafilalet. Sébastien s'y accorda, et ils se mirent en suite à l'abri de quelques Rochers pour y passer la nuit.

Arrestation à Maroc

Le lendemain ils traversèrent les Montagnes, et deux Jours après du matin ils arrivèrent à Maroc. Comme ils entraient dans la Ville, certains Barbares de Zaimby qui étaient venus servir le Roi de Maroc, et qui étaient au Corps de garde de la Porte sous laquelle ils passaient, reconnurent l'Espagnol et l'appelèrent par son nom. — « Sébastien, lui dirent-ils, Materoket ? » (qui était lui demander comment il se portait en leur langue, car elle est toute différente de celle des Arabes). L'Espagnol fit le sourd et voulut passer outre sans leur répondre. — « Sahaby, lui dit un Arabe qui l'arrêta par le bras, lache mante quelm-chi, achandec ? » (« Mon ami, pourquoi passes-tu sans nous parler ? »). Et un Barbare le regardant de plus près appela ses compagnons et leur dit : Ajiy chouff Romain dienna ? Tous les autres accoururent pour le voir, et se dirent les uns aux autres : « Voilà notre Chrétien ».

Comme Sébastien faisait semblant de ne les pas connaître, le Morabite voyant qu'ils le retenaient toujours et ne le voulaient pas laisser passer, leur fit quelques menaces. Mais comme ordinairement chez toutes les Nations les Soldats sont les moins religieux, ceux-ci ne firent aucun scrupule de se saisir du Morabite et de l'Espagnol, et de les mener devant le Cady. Ils dirent à ce Chef de la Justice de la Loi qu'ils connaissaient ce Chrétien (en parlant de l'Espagnol) qui appartenait au Cheik de Zaimby ; mais à cause que le Morabite le défendait, il voulait passer pour Maure. Que ce Morabite était sans doute quelque Haneche, ou larron de Chrétiens, qui les allait chercher pour les mettre en liberté ; et afin de passer partout sans contredit, il s'était revêtu de cet habit pour lequel tous les Mahométans avaient une extrême vénération.

Le Morabite prenant la parole se défendit courageusement. Et à cause qu'ils parlaient très bien tous deux l'Arabe et qu'ils se disaient du Levant, le Cady demeura longtemps incertain sur ce qu'il prononcerait, d'autant plus que le Morabite lui avait dit tant de raisons qu'il était venu au bout de son rôle.

Un Barbare, voyant l'incertitude du Cady, lui dit afin que personne ne fût trompé, qu'il allait voir s'ils étaient circoncis ; que s'ils l'étaient, il leur fallait donner quelque argent pour les conduire, mais que s'ils ne l'étaient pas, qu'ils étaient des Chrétiens qu'il fallait donner au Roi à qui ils appartenaient. Le Cady suivit ce conseil et commanda de les visiter sur le champ. Ils s'en voulurent défendre, mais il le fallut malgré qu'ils en eussent. Après avoir été reconnus, le Cady ne put s'empêcher de rire, et les mena lui-même à Mouley Hamet pour lui faire le récit de tout ce qui s'était passé. Lorsque ce Prince les vit ainsi travestis, il ne put s'empêcher de plaindre leur malheur et particulièrement celui du Morabite.

Après qu'il lui eut raconté tout ce qui lui était arrivé depuis Tripoli dans la compagnie des Pèlerins de la Mecque, Mouley Hamet lui promit que s'il était vainqueur de son oncle, il lui donnerait liberté. Et cependant il les mit au service de son Écurie, et ensuite à la porte du Sérail. Ils firent cet office pendant que dura le Siège de Maroc. Après que le Roi de Fez s'en fut rendu le Maître, il les fit Canonniers et les mit avec les autres Chrétiens de son Artillerie.

Le Morabite, qu'on appelait Pedro le Gascon, fut tenté de prendre la fuite, mais comme Dom Raphaël de Veras la prit le premier, il fut presque toujours enchaîné avec les autres. Étant arrivé à Mequinez, il tomba malade du même mal qu'il avait eu à Tafilalet, qui lui dura six mois entiers, pendant lesquels il fut occupé à broyer des couleurs avec les Maîtres que je servais. Ce fut pendant ce temps que j'appris aussi de lui-même tout ce que je viens de réciter. Et nos Maîtres, à qui il le raconta aussi, en pensèrent enrager de dépit, d'autant qu'il se rencontra un d'entre eux qui avait été de ceux qui lui avaient fait tant d'honneur depuis Tripoli jusqu'à Tafilalet. Mais comme ce récit avait été premièrement fait en Zaimby avec l'Espagnol, j'ai cru qu'il était plus à propos de faire parler le Morabite avec lui, que non pas à moi-même.

Suite à Tanger

Après qu'il fut bien guéri de sa maladie, il a été mis aux travaux des murailles d'un Château qu'on faisait hors celui où nous demeurions, à la portée du Canon. Comme ce travail était extrêmement rude pour lui et qu'il ne lui plaisait pas, il résolut de se sauver. Un soir que le Roi les faisait travailler fort tard à porter du bois hors de son jardin qui en est tout proche, il exécuta son dessein après que chacun lui eut donné un morceau de pain. Et avec le peu qu'il en put avoir, il se mit en route et arriva heureusement à Tanger au bout de huit jours.

Mais je crois qu'il ne passa pas outre, car un Soldat Irlandais de la Garnison qui était ivre, tirant son Mousquet, lui jeta sans y penser deux balles dans une épaule. Celui qui nous conta cette nouvelle, qui était un Déserteur de Tanger, nous dit qu'il ne savait pas s'il en était mort, mais qu'on désespérait de la vie lorsqu'on lui avait mis le premier appareil. Si cela est vrai comme il peut être, c'est avoir eu bien du malheur à la fin de tant de disgrâces, et après avoir souffert bien des maux pour jouir peu de temps d'un bien qu'il avait eu tant de peine à recouvrer.

Cette histoire, aussi bien comme toutes celles qui suivent, n'ont été insérées dans cette Relation que pour délasser l'esprit du Lecteur des horreurs et des cruautés qu'il a lues dans les Chapitres précédents.


Repères historiques

« un Morabite, ou Ermite, qui disait en Français quelques injures à des chiens » — Le stratagème du déguisement en marabout était d'une audace extrême. Les marabouts jouissaient au Maghreb d'un statut quasi sacré : on leur baisait les mains, on leur demandait leur bénédiction, et nul n'osait les importuner. Un chrétien qui maîtrisait l'arabe, les prières islamiques et les codes de la sainteté soufie pouvait ainsi traverser des territoires entiers sans être inquiété. Mais la supercherie, si elle était découverte, entraînait une mort certaine — ce qui rend le périple de « Pedro le Gascon » d'autant plus remarquable.

Source : « Marabout », Encyclopædia Britannica, britannica.com/topic/marabout

« elle se vêtait toute de blanc, prenait un drap… elle paraissait avec cela comme un fantôme » — Cette scène picaresque digne d'un roman espagnol montre une veuve de Grenade se déguisant en spectre — drap blanc sur une perche, chaînes de fer traînées dans les rues — pour rejoindre son amant la nuit sans être vue. Le stratagème exploite la peur des revenants, très vive dans l'Espagne du Siècle d'Or. L'épisode rappelle les novelas ejemplares de Cervantès, où ruse amoureuse et superstition populaire s'entremêlent constamment. La fin tragique — la dame poignardée par un ivrogne courageux — achève de donner à l'anecdote des airs de comédie noire.

Source : contexte littéraire du Siècle d'Or espagnol ; Moüette, Relation de la Captivité, Paris, Jean Cochart, 1683, chapitre XI.

« l'Île de la Lampadouse… une petite Chapelle dédiée en l'honneur de Notre-Dame » — L'île de Lampedusa, aujourd'hui symbole des migrations méditerranéennes, était au XVIIe siècle un lieu sacré partagé entre chrétiens et musulmans. Une grotte-sanctuaire abritait à la fois une image de la Vierge et le tombeau d'un saint musulman. Des marins des deux religions y déposaient vivres et matériel de navigation, qu'on pouvait prendre à condition d'en laisser la juste valeur. Selon une croyance commune aux deux confessions, quiconque prenait plus que nécessaire sans payer se trouvait mystérieusement empêché de quitter le port. Des religieux siciliens venaient chaque année collecter l'argent et réapprovisionner le dépôt. Ce système de confiance interreligieuse a fonctionné pendant plusieurs siècles, jusqu'à la colonisation de l'île par le Royaume des Deux-Siciles au XIXe siècle.

Source : « Shared holy places #1 – Lampedusa », 22-med.com ; « Lampedusa: Island of Muslim-Christian Trust, 1200–1700 », American Academy in Berlin, americanacademy.de

« Les Corsaires de Tripoli… sept Navires… l'Amiral, qui portait cinquante à soixante pièces de Canon » — Au XVIIe siècle, Tripoli était l'une des trois grandes bases corsaires d'Afrique du Nord avec Alger et Tunis. Ces flottes opéraient avec le soutien tacite de l'Empire ottoman et avaient adopté les navires à voile européens, souvent construits avec l'aide de renégats. Le combat décrit par Moüette — un navire marchand français de cent hommes résistant à sept vaisseaux et tuant plus de cinq cents Turcs avant de céder — illustre la violence extrême de ces affrontements. On estime qu'environ 850 000 Européens furent réduits en esclavage par les Barbaresques entre 1580 et 1680.

Source : Adrian Tinniswood, Pirates of Barbary: Corsairs, Conquests and Captivity in the 17th-Century Mediterranean, Vintage, 2011 ; « Barbary corsairs », Wikipedia

« un Renégat Anglais qui nous mena à Tripoli » — Le détail est révélateur : les flottes corsaires comptaient dans leurs rangs de nombreux Européens convertis à l'islam, appelés « renégats ». Certains, comme l'Anglais John Ward ou le Hollandais Jan Janszoon, devinrent des capitaines redoutés. « Tourner Turc » (to turn Turk) était une expression courante en anglais de l'époque. Ces renégats apportaient aux corsaires leur expertise navale européenne, ce qui rendait les flottes barbaresques d'autant plus redoutables.

Source : « Barbary corsairs — Renegades », Wikipedia ; Corsairs & Captives Blog, corsairsandcaptivesblog.com

« deux jeunes Turcs… nous firent coucher sur les tables de marbre, nous tirèrent les nerfs des mains et des pieds… courtoisie en des gens que l'on tient chez nous pour Barbares » — La description du hammam d'Alexandrie est l'un des plus anciens témoignages français détaillés de cette pratique. Le narrateur est visiblement émerveillé par le massage, le bain tiède et la courtoisie du personnel — au point de remettre en question le préjugé européen qui qualifiait les musulmans de « Barbares ». Quand les savants de l'expédition de Bonaparte arrivèrent en Égypte plus d'un siècle plus tard, ils admirèrent encore ces bains qu'ils jugèrent supérieurs à ceux d'Europe.

Source : « Baths and Bathing Culture in the Middle East: The Hammam », Metropolitan Museum of Art, metmuseum.org

« les Pèlerins de Tafilalet, de Fez et de Maroc, à leur retour de la Mecque » — Le faux marabout profite du passage d'une caravane de pèlerins revenant du Hajj pour s'y intégrer. Au XVIIe siècle, trois grandes caravanes partaient régulièrement de Fès, Marrakech et Sijilmassa (près de Tafilalet) ; elles se rejoignaient souvent en route et traversaient ensemble le Sahara et l'Afrique du Nord jusqu'en Égypte, avec parfois plus d'un millier de chameaux. Tafilalet, berceau de la dynastie alaouite alors en pleine ascension, était un carrefour stratégique de ces routes transsahariennes et un important centre de production de dattes, denrée essentielle pour le voyage.

Source : « Tafilalt », Wikipedia ; « History of the Hajj », Wikipedia

« il allait voir s'ils étaient circoncis… Après avoir été reconnus, le Cady ne put s'empêcher de rire » — La scène de la vérification physique à Marrakech est à la fois comique et cruelle. La circoncision étant pratiquée dans l'islam mais pas dans le christianisme occidental de l'époque, elle constituait le test ultime pour démasquer un chrétien déguisé en musulman. Ce procédé d'identification est documenté dans plusieurs récits de captivité barbaresque des XVIe et XVIIe siècles. Pour les renégats européens qui se convertissaient à l'islam, la circoncision adulte — douloureuse et risquée — était un obstacle majeur, ce qui explique que les femmes se convertissaient plus facilement que les hommes.

Source : « Chrétiens convertis à l'Islam et circoncision aux XVIe et XVIIe siècles », Persée, persee.fr

« Mouley Hamet Meherez qui en était Roi… le Roi de Fez son oncle » — Le chapitre se déroule en pleine guerre civile marocaine. Moulay Ahmed ben Mehrez, neveu du sultan Moulay Ismaïl, s'était fait proclamer souverain à Marrakech avec le soutien des tribus du Haouz et du Souss. Son oncle Moulay Ismaïl, « roi de Fez » dans le texte, le combattit pendant treize ans (1672-1685) avant de reprendre définitivement le contrôle. C'est dans ce chaos que les deux fugitifs sont pris, puis ballottés d'un camp à l'autre au gré des victoires militaires — destin typique des esclaves chrétiens en ces temps troublés.

Source : « Ismail Ibn Sharif », Wikipedia ; African Research Consult, african-research.com

« il arriva heureusement à Tanger… un Soldat Irlandais de la Garnison qui était ivre » — Tanger était alors une possession anglaise (1661-1684), acquise par Charles II dans la dot de Catherine de Bragance. La garnison, composée de soldats anglais et irlandais, défendait péniblement la ville contre les forces marocaines. Que Pedro le Gascon, après des années d'errance à travers le Sahara et l'Atlas déguisé en saint homme, soit finalement blessé par balle par un soldat ivre de sa propre garnison de refuge est d'une ironie tragique que Moüette ne manque pas de souligner. Les Anglais évacuèrent Tanger définitivement en février 1684, un an seulement après la publication de ce récit.

Source : « English Tangier », Wikipedia ; Andrew Abram, The English Garrison of Tangier, Helion & Company, 2022.


  1. Morabite : marabout, saint homme ou ermite musulman vénéré au Maghreb. ↩︎

  2. Lampadouse : aujourd'hui Lampedusa, île italienne située entre la Sicile et la Tunisie. ↩︎

  3. Il s'agit vraisemblablement de la Colonne de Pompée, monument antique encore visible à Alexandrie. ↩︎

  4. Le Grand Seigneur : le Sultan ottoman. ↩︎

  5. Feux : foyers, unités de comptage des ménages. ↩︎

  6. Candie : ancien nom de la Crète. ↩︎