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Chapitre X

De l'arrivée des Révérends Pères de la Merci, leur Rédemption, et le retour de l'Auteur.

Ces bons Pères étant partis de Marseille le 13 du mois d'Octobre 1680, ils arrivèrent à Ceuta le 11 Décembre en suivant, après beaucoup de peine et avoir couru beaucoup de périls. Ils furent arrêtés dans cette Ville par les ordres des Gouverneurs d'Alcassar et de Tétouan, qui ne leur voulaient point donner d'entrée à moins de payer cent écus de tribut par mois.

Ils trouvèrent moyen de nous envoyer une Lettre dans un Paquet des Espagnols, qu'un Maure apporta de Ceuta où il avait été accompagner un Espagnol captif que le Roi envoyait sur sa parole en Espagne chercher quelques Dogues dont il avait besoin, et qu'il lui amena un mois et demi après. Lorsque nous eûmes reçu cette Lettre, on me la donna pour la présenter au Roi. Macé Baudouin de Cancale, qui parlait très bien Arabe, y vint aussi avec moi ; mais avant de nous présenter devant lui, nous en donnâmes avis à l'Alcayde Berry, Gouverneur de Mequinez, qui en porta au Roi les premières nouvelles. Il faisait battre un Taureau avec les Lions lorsque nous lui parlâmes. Ayant pris notre Lettre, il la jeta à Abdala Ben Aicha, Amiral de Salé, lui commandant de la faire lire afin de lui rapporter ce qu'elle contenait. La lecture en ayant été faite devant l'Alcayde Berry, il fut avec Ben Aicha dire au Roi comme les Pères de la Merci de France étaient arrivés à Ceuta, qui le suppliaient de leur permettre de venir à la Cour pour y faire le rachat de quelques Esclaves, et de leur envoyer un de ses Gardes pour les y amener. Mouley Seméin commanda à Ben Aicha de partir incessamment pour les amener au plus tôt.

Ben Aicha les rencontra à Tétouan, et s'étant mis en chemin, ils eurent toujours la pluie sur le dos jusqu'à ce qu'ils furent arrivés à Mequinez. Mais comme on a déjà fait un détail de tout ce qui leur arriva dans leur voyage (qui est imprimé), je dirai seulement que les Révérends Pères Bernard Monel de la Congrégation de Paris, Bernard Mege et le Frère Joseph Castel de la Province de Toulouse, arrivèrent le dix-neuvième Février à Mequinez. Tous boueux et mouillés, ils furent présentés au Roi. Après l'avoir salué, ils lui firent leurs présents, qui étaient très considérables et sans lesquels ils auraient fait un voyage inutile. Ils furent favorablement reçus, et après que le Roi se fut informé de leur voyage, il les remit entre les mains de l'Alcayde Amar, gouverneur d'Alcassar, et puis il se retira.

Cet Alcayde, avec une fierté sans pareille, leur demanda d'abord quelle était la quantité de l'argent qu'ils avaient apporté, et qui les avait envoyés. Ils lui dirent qu'ils n'avaient que 10.000 écus. Amar s'informa d'eux si ces 10.000 écus avaient été donnés par le Roi de France, ou bien s'ils avaient été recueillis des aumônes publiques. Que s'ils avaient été donnés par le Roi, son maître les recevrait volontiers et leur donnerait les Esclaves qu'ils lui demanderaient ; mais qu'ils perdraient l'estime qu'on faisait de sa Majesté à leur Cour, où elle passait pour le plus riche et le plus puissant Monarque de l'Europe ; que cependant il ne pouvait pas croire qu'un si grand Roi eût donné si peu de chose, vu le grand nombre de Captifs qu'il avait autrefois fait retirer d'Alger.

Le Père Monel, toujours présent à soi-même, répondit que le Roi de France ne donnait point d'argent pour retirer les Esclaves de son Royaume ; que lorsqu'il le faisait, ce n'était qu'avec ses Canons, et que l'argent qu'ils apportaient ne provenait que des Aumônes publiques.

— « Je sais bien, leur dit l'Alcayde (qui avait été instruit par des Renégats), que vous apportez des Rôles où vous avez les noms de ceux dont vous avez les rançons ou parties d'icelles, ou qui ont des amis, sont écrits. Et je ne puis croire que vous soyez de vrais Rédempteurs. Vous n'êtes autres que des marchands déguisés qui venez vers le Roi mon maître sous cette fausse apparence d'aumône afin de le tromper, et lui enlever les plus riches et les meilleurs de ses Esclaves, et lui laisser les plus misérables ; mais il n'en sera pas comme vous croyez. »

Ces Pères répondirent qu'ils étaient véritablement Rédempteurs, et ne venaient que pour racheter les plus pauvres de leurs Provinces, que tous les esclaves leur étaient également chers. Mais qu'ils ne pouvaient pas les retirer tous, vu qu'ils ne recueillaient que la moitié des aumônes, et qu'il y avait en France un autre ordre de Rédempteurs qui viendraient pour les retirer dans un autre temps. L'Alcayde, après avoir pris les présents du Roi et écouté leurs raisons, les envoya reposer dans la maison d'un Juif qui était tapissée de toiles d'araignées.

Ils n'y furent pas plutôt arrivés que j'y fus avec deux camarades, et nous leur portâmes quelques flacons d'eau-de-vie avec un de vin (que les RR. PP. réservèrent pour dire la Messe à cause qu'il n'y en avait point d'autre). J'appris du Père Monel comme cet illustre Prélat, l'honneur et la gloire des Prélats de France, Messire Ferdinand de Neuville, Évêque de Chartres (qui fait la grâce à notre famille de l'honorer de son amitié et de sa protection), m'avait fortement recommandé et promis de leur donner une somme d'argent s'ils procuraient ma liberté. Ce que le Père promit de faire, et ledit Seigneur exécuta ses promesses dès le lendemain que je fus arrivé.

Ils furent trois jours sans revoir le Roi, pendant lesquels le Père Mege vint la nuit à notre Bitte célébrer la sainte Messe et administrer les Sacrements à ceux qui s'en voulurent approcher. Le vingt-troisième Février au matin, ils furent voir l'Alcayde Amar qui leur promit d'aller parler au Roi et de leur faire savoir dans peu quelles étaient ses intentions.

Sur les quatre heures du soir du même jour, le Roi monta à cheval, et accompagné de Ben Aicha, il s'approcha de notre Bitte d'où il envoya appeler les Pères qui étaient entrés dedans en attendant ses ordres. Il leur demanda derechef ce qu'ils désiraient de lui. Les Pères lui répondirent que le sujet de leur venue était pour faire leur rédemption, s'il en avait le dessein. Mouley Seméin appela incontinent le Gardien de notre Bitte, lui demanda de combien était le nombre de ses Esclaves français ; il lui dit que nous étions cent trente. Là-dessus le Roi demanda aux Pères s'ils les voulaient tous racheter. Ils lui répondirent qu'ils n'avaient que 10.000 écus d'argent comptant ; mais que s'il les voulait donner tous pour 10.000 écus, ils lui en payeraient la moitié et prendraient la moitié des Esclaves, et que trois Religieux retourneraient en France chercher de quoi payer dans quelques mois les autres 10.000 écus qui leur manquaient, et qu'un Religieux demeurerait cependant en Otage.

Le Roi leur demanda 30.000 écus, comme la rédemption d'Espagne lui avait donné pour deux cents Espagnols qu'elle avait rachetés. Mais les Pères, après lui avoir dit plusieurs bonnes raisons, voyant qu'ils n'en pouvaient pas avoir une meilleure composition, ne promirent rien davantage. Ce qui obligea Mouley Seméin de leur dire qu'il leur donnerait trente Esclaves à son choix pour leurs 10.000 écus. Les Pères lui remontrèrent que c'était trop peu, que leurs Supérieurs et les Évêques qui les avaient envoyés les réprimanderaient, et qu'ils le suppliaient de leur en donner au moins cinquante. À quoi le Roi s'accorda.

En même temps il envoya ses gardes par tous les travaux afin de faire venir devant lui tous les Français. Il nous fit tous ranger en haie proches des murailles de notre Bitte, et commença lui-même à choisir tous ceux que Dieu lui inspira. Son dessein était de ne donner que les plus pauvres et les moins robustes aux travaux extraordinairement rudes à quoi il nous tenait occupés. Mais Ben Aicha qui était toujours proche de lui, et qu'il avait fait venir exprès (à cause qu'il nous avait presque tous faits Captifs), en sépara plusieurs qu'il dit au Roi être Capitaines et Marchands qui lui pouvaient donner de plus grandes rançons.

Quant à moi, comme il me voyait avoir encore assez de force pour supporter une plus longue captivité, il ne me disait point de passer. Mais comme j'entendais clairement tout ce qui se disait, et comme il nous blâmait de quoi nous faisions si peu de diligence pour lui demander liberté, je fendis la presse en me résignant à la volonté de Dieu. Je mis les genoux en terre que je baisai plusieurs fois devant lui en me traînant jusqu'aux pieds de son Cheval. Je lui donnai à entendre comme il y avait onze ans que j'étais Captif, le plus ancien de toute la Troupe. Que j'étais pauvre, dénué de tout secours humain, et que je n'attendais ma liberté que de la bénédiction de Dieu et de la sienne. Que l'heure était venue où sa divine Majesté avait envoyé ces bons Pères pour me délivrer, et comme il n'avait dessein que de délivrer les plus pauvres, il n'y en avait point de plus pauvre que moi.

Il écouta bien mes raisons, mais il ne les goûta pourtant pas. Il commanda à ses Gardes de me retirer de devant lui, ce qu'ils firent aussitôt. Je ne perdis point courage, et comme j'étais entièrement résigné aux volontés de Dieu pour tout ce qui m'arriverait, je voulus tenter pour la seconde fois quelle serait ma bonne ou mauvaise fortune. Je m'approchai du Roi comme la première fois. Mouley Seméin, me voyant derechef à ses pieds, appela le Gardien et lui demanda quel travail je faisais et à quoi on m'occupait. Le gardien lui dit que j'étais employé tantôt à broyer des Couleurs, et quelquefois à servir les Sculpteurs en plâtre.

— « Quoi, dit le Roi, depuis onze ans il n'a point appris un autre métier ? C'est une bête, un nouveau qui viendra dans quatre jours en saura faire autant. Marche, me dit-il, va-t'en en liberté ! »

Je baisai la terre pour le remercier, et je me retirai avec les autres qu'il avait fait déjà passer. Un moment après il revint vers moi, et commanda à ses Gardes de m'ôter de la tête un mouchoir que je m'étais mis à cause du froid et que j'avais peu de cheveux. Ensuite, m'ayant considéré depuis les pieds jusqu'à la tête, il leur commanda de me remener avec ceux qui restaient. Je fus plus diligent à embrasser les pieds de son cheval qu'ils ne furent à me prendre, et lui réitérant mes prières il s'informa de nouveau quel était mon travail, puis il me laissa aller.

Après que le Roi eut séparé tous ceux qu'il voulait donner, il nous fit marcher devant lui vers la principale porte par laquelle on sort du Château, où il nous fit arrêter et compter de nouveau. Quoiqu'il en eût promis cinquante, nous n'étions que quarante-cinq. Et pour n'en donner pas davantage, il joua d'un tour assez plaisant mais qui me fit grand peur. Il nous sépara cinq qui étions ceux qui avaient pris le plus de peine à le supplier (du nombre desquels était Bernard Bausset). Il dit ensuite aux Pères : « Rendez-moi ces cinq Esclaves que je vous ai abandonnés qui sont mes plus anciens, et je vous en donnerai dix autres en leurs places qui parachèveront le nombre de cinquante que je vous ai promis. »

Les Pères, connaissant sa finesse et qu'il ne faisait cela que pour n'en donner pas davantage, lui dirent afin de l'obliger qu'ils se contentaient de nous puisqu'il nous avait délivrés. Sur cela le Roi nous laissa et nous fit sortir du Château (après avoir sollicité encore plusieurs fois Bausset de demeurer avec lui et qu'il établirait sa fortune, de quoi ce jeune homme le remercia) en nous remettant ès mains des Pères.

Le lendemain les Pères retournèrent au Château afin d'en demander au Roi encore quelques autres qui leur avaient été bien recommandés. Mais le Roi ne les voulut pas octroyer à moins de cinq cents écus chacun. Comme ils s'en retournaient, quelques Bas-Bretons, enragés de quoi ils n'étaient pas rachetés et qui croyaient ne l'être jamais, saisirent le Père Monel et le pressèrent de si près que si le Capitaine des Gardes de la porte du dehors du Sérail ne fût arrivé au secours, ils auraient étouffé ce bon Père. Et lorsqu'il retourna où nous étions, il n'était pas encore bien remis de la frayeur qu'une action si noire et si imprévue lui avait donnée de perdre la vie entre les mains de ces brutaux. Quelques autres qui n'étaient pas plus sages vinrent voir les Pères pour les combler de mille malédictions, incités à cela par le désespoir et le peu d'espérance qu'ils avaient de sortir d'une captivité aussi rude comme est celle de Mequinez.

Cette affaire ainsi terminée, nous partîmes de Mequinez le vingt-cinq Février 1681 avec le Père Monel et le frère Castel. Le Père Mege alla à Salé avec Ben Aicha, où il demeura près d'un mois pour racheter seize Esclaves qu'il amena ensuite à Tétouan.

Description de Mequinez

Mais devant que de perdre Mequinez de vue, je dirai en l'état que je l'ai laissée.

Mequinez est distante de Fez de 12 lieues, trois des hautes Montagnes de Zerhoun qui lui restent au Nord, de six de celles de Sefrou[1] qui font partie de l'Atlas qu'elle a au Midi, et de vingt-cinq de la ville de Salé qui lui reste au Ponant. Son terroir est fertile et abondant en toutes sortes de grains, bestiaux, oliviers et jardinages. L'air y est fort tempéré et beaucoup plus sain qu'à Fez. C'est pour cela que Mouley Seméin à présent régnant y a fait bâtir tout joignant la ville un Château, un Palais et des Sérails qui sont de la même structure que ceux de Fez ; ils sont ornés de plusieurs belles Tours carrées couvertes de tuiles vertes, qui en font paraître de loin la vue fort agréable.

Ce Château a du côté du Nord-Est trois Murailles. La première est de six palmes de large, de plus de six brasses de hauteur par dehors, et flanquée de Tours carrées garnies de créneaux. Entre cette muraille et la seconde est une grande place carrée qu'on appelle Roua Mezir. La seconde, qui a trente palmes de large à la chaussée, est élevée de huit brasses sur terre et faite en talus, de manière qu'elle ne reste par haut que de la largeur de dix Palmes. Il y a sur les bords de cette muraille deux petits murs de 5 palmes de largeur chacun, et de plus de la hauteur d'un homme, qui servent à mettre les Noirs de la Garnison (qui demeurent dans les Tours) à couvert du côté de dedans et de celui de dehors, pouvant faire le tour du Château sans être aperçus. Et la troisième sert de muraille au Sérail, et est beaucoup plus élevée que les premières, ayant pour le moins 12 brasses de hauteur ; elle a aussi ses créneaux et ses embrasures, et les Eunuques y font sentinelle la nuit. Les autres côtés ne sont entourés que d'une muraille qui est de dix palmes de large, flanquée tout autour de bonnes et hautes Tours carrées, et de deux Bastions du côté de l'Est et du Sud-Est. Il y a trois Portes : la principale, qui regarde du côté du Sud-Est, s'appelle Bebe-El-Cala[2], ou la Porte des Champs, aux deux côtés de laquelle sont deux hautes Tours carrées, sur chacune desquelles sont trois Fleurs de lys que nous y posâmes en l'année 1677, le Cimetière étant en face. La seconde, qui regarde sur la Roua Mezir, s'appelle Bebe-le-Hajar, ou la Porte de Pierre, à cause qu'elle est de pierre de taille. Et la troisième, qui regarde sur la Ville, s'appelle Bebe-del-Medina, ou Porte de la Ville. Elles sont gardées par des Noirs, excepté la principale, dont le Roi confie la garde à ses Renégats lorsqu'il n'est pas en campagne. Ce Château est plus long que large, et beaucoup plus étroit du côté du Sud-Ouest que de celui du Nord-Est. C'est en ce lieu que les Trésors de Mouley Seméin et ceux de Mouley Archy, qui sont fort considérables, sont enterrés. Au Sud-Est, le Cimetière entre deux, il y a un autre petit Château qui fut construit en l'année 1680, appelé Lideya, dont les murs sont de six palmes, et flanqué de Tours carrées avec leurs créneaux.

La ville de Mequinez est directement sous le grand Château du côté du Nord-Ouest. Elle est à peu près de la grandeur de Chartres, et bâtie dans une Plaine fort agréable, et est de la Province de Asaïs[3], aussi bien que celle de Fez. Son principal trafic est en grains, cuirs et cires, dont ses Bourgeois ont de grands magasins, aussi bien que de laines. Ses habitants sont fort paisibles, et plus fidèles à leurs Princes que ceux de Fez et de Salé. La Rivière de Beth, qui en est éloignée de six lieues sur le chemin de Salé, avec celle de Bouamaire[4] qui passe au Nord-Est de la Ville à une portée de fusil, vont mêler leurs eaux dans un même Lac qui est au-deçà de la Province des Algarbes, proche du Fleuve de Sebou. Il y a tout proche du côté de Fez une belle Forêt d'Oliviers, avec quantité de Jardins de côté et d'autre de la Rivière, qui occupent le même peuple à l'agriculture et qui donnent en abondance les fruits et les légumes qui ensuivent : Oranges, Grenades, Citrons doux et aigres, Limons, Coings, Noix, Amandes, Olives et Figues y viennent sans peine à cause qu'ils n'ont pas besoin d'être arrosés. Comme les Poiriers, Pommiers, Pruniers et Abricotiers, ni de même que les Chicons, Choux, Navets, Carottes, Raves, Pourpier, Persil, Cerfeuil, Melons, Concombres, Citrouilles, Oignons, Fèves, Pois, Aulx et plusieurs autres sortes que je serais trop long à décrire. La haute Montagne de Zerhoun qui lui est voisine produit quantité de raisins de Damas et des olives, dont les Barbares qui habitent dans trois ou quatre bons Villages qui sont au pied font leur principal commerce avec ceux de Mequinez.

Portrait de Mouley Seméin

Pendant que nous sommes encore à Mequinez, où est la Cour du Roi, il ne sera pas hors de propos de dire un mot de la personne de ce Prince, que je n'ai eu que trop le loisir d'observer tout mon profit, et de sa suite ordinaire. Mouley Seméin el-Housseïn, Roi de Fez, de Maroc et de Tafilelt, est âgé de trente-sept ans, assez haut, mais de taille fort déliée, quoiqu'il paraisse assez gros à cause de ses habits. Son visage, qui est d'un châtain clair, est un peu long, et les traits en sont assez bien faits. Il porte une longue barbe qui est un peu fourchue. Son regard, qui paraît assez doux, n'est pas un indice de son humanité ; au contraire, il est fort cruel, et jusqu'à un tel excès que ses sujets disent qu'ils n'ont jamais eu aucun Prince qui l'ait égalé. Outre qu'il est l'un des plus avares Princes qui aient jamais été, prenant lui-même le soin des fers et des clous à cheval, des épiceries, drogues, beurre, miel, et des autres bagatelles qui sont dans les magasins, ce qui convient mieux à un épicier qu'à un grand Prince comme lui. Du reste, il entend fort bien la guerre, il est fort vaillant de sa personne, marche toujours à la tête de ses Troupes qu'il range lui-même en bataille, attaque toujours le premier ses ennemis et ne fuit jamais. Il est fort constant dans les adversités, et quoiqu'il se soit vu plusieurs fois à deux doigts de perdre ses États, il ne disait autre chose lorsqu'on lui parlait de ses disgrâces, sinon que si Dieu l'avait destiné pour être Roi et pour gouverner longtemps, personne ne lui pouvait empêcher de l'être. Il a une adresse toute particulière pour monter à cheval et à manier une lance, et je l'ai vu plusieurs fois tenir l'un de ses fils sur un bras avec une lance de l'autre main, courir une longue carrière sans laisser faire un faux pas à son cheval. Il a toujours à sa suite, tant Chérifs comme Alcaydes, plus de deux cents personnes lestement vêtus à leur mode, lesquels l'accompagnent à cheval les matins et les soirs lorsqu'il va à la promenade, outre quatre mille Noirs qu'il a ordinairement de Gardes, qui vivent sous des tentes autour de Mequinez.

Description de Tétouan et retour

Mais continuons notre route. Le Père Mege nous ayant enfin rejoint à Tétouan, où le Père Ignace Bernede était resté avec l'argent de la Rédemption, il y fut délivré entre les mains de Mahamed Lehache Tomin, Lieutenant de l'Alcayde Haly Ben-Abdala el-Hamémin, Gouverneur de cette Ville, que nous avons vu cette année dans Paris pour Ambassadeur du Roi de Maroc. Après un séjour de plusieurs semaines et avoir racheté tous les Français du Gouverneur, ce méchant homme nous arrêta tous prisonniers et ne voulut élargir ni Pères ni Captifs qu'on ne lui eût payé les droits des Portes à vingt-six écus par tête. Ayant reçu cet argent, il nous exila à la marine dans un lieu appelé Martin, qui est à plus d'une lieue de la Ville. Il fit défenses tant aux Religieux qu'aux Captifs de n'y plus retourner, sur peine d'être faits Esclaves ; ce qui fit que nous demeurâmes pendant vingt jours exposés à la rigueur de la saison, sans avoir d'autre abri contre la pluie qui tombait en abondance que des cabanes d'herbes qui étaient traversées dans un moment, et nous n'eûmes d'autre nourriture pendant tout ce temps que fort peu de pain. Cet avare Gouverneur, qui est frère de l'Alcayde Amar Hadou, y vint un jour pour demander aux Pères trois cents écus pour trois mois qu'ils avaient demeuré dans le pays. Voyant qu'ils n'y voulaient point consentir, il nous fit embarquer avec violence sur un méchant vaisseau pour sortir à l'heure même ; et comme la mer s'était retirée et qu'un vent d'Est s'éleva soudain, qui nous aurait fait périr sur la barre si nous en fussions sortis, les Pères furent contraints de lui accorder les trois cents écus qu'il demandait, afin d'éviter notre entière perdition.

Lorsque le Gouverneur, qui était présent, nous faisait ainsi embarquer, je fus des premiers à bord de la barque du sieur Boyer, qui nous devait mener en Espagne. Ce marchand, qui est le plus honnête homme du monde, résidait ordinairement à Tétouan, lequel pour un différend qu'il eut avec les Gouverneurs d'Alcassar et de Tétouan à cause de la Rédemption, fut chassé du pays. Il me pria de lui écrire quelques Mémoires sur l'état présent de ses affaires, pour les envoyer à ses correspondants à Marseille, ce que je fis volontiers. Un Juif que l'Alcayde avait envoyé à bord me vit comme j'écrivais ; il alla promptement à terre dire au Gouverneur qu'il avait vu l'un des Captifs nouvellement rachetés servir de Secrétaire à Boyer et lui dresser un compte, qu'il fallait que ce fût quelque personne riche et qu'on ferait bien de le retenir, en rendant aux Pères ce qu'on avait donné pour lui, afin de lui faire donner dans la suite une rançon plus considérable. Le Gouverneur, qui loua son zèle, m'envoya chercher par ses Gardes, et lorsque je fus arrivé devant lui, croyant que je fusse quelque nouveau Captif, il fit demander en espagnol par le même Juif de quel pays j'étais et qui avait été mon Patron. Je lui répondis en arabe que j'étais de Paris, que j'avais été au pouvoir du Roi pendant neuf années, et qu'auparavant j'avais demeuré à Salé deux autres années chez l'Alcayde Esmès Ben-Yencouk, son parent, qui en était lors Gouverneur. L'un des Gardes de l'Alcayde, qui me reconnut aussitôt à cause qu'il avait demeuré à Salé du temps que j'y étais, l'assura que je disais la vérité. Ainsi cet Alcayde, voyant qu'il n'y avait rien à espérer à me retenir, se leva brusquement, monta à cheval sans me rien dire, et me laissa comme s'il ne m'avait rien voulu ; et par ce moyen j'en fus quitte à meilleur marché que je ne pensais.

Nous partîmes de Tétouan le 15e jour de Mai. Je suivrai ma coutume jusqu'au bout et dirai en deux mots ce que c'est que cette ville. Elle est bâtie sur le Roc sur la pente d'une Montagne ; les murs ne sont pas extrêmement forts d'eux-mêmes, mais les Rochers sur lesquels ils sont construits les rendent de plus grande défense qu'ils ne seraient sans cela. Elle est en forme d'une Croix de Saint-André, et son Château qui est à l'Ouest sur le milieu de la Montagne la commande entièrement. Ses Habitants sont fort riches, tant à cause de la piraterie qu'ils exercent que du commerce qu'ils font au Royaume d'Alger et avec les villes de Tanger et de Ceuta. Il y a une fort belle plaine au bas de la ville, dans laquelle il y a quantité de Jardins et de Vignes. Cette plaine, qui peut avoir cinq lieues de circuit, est entourée de hautes Montagnes de Rochers, lesquelles vers le pied sont très fertiles en toutes sortes de fruits. Une Rivière assez grande passe au milieu, dans laquelle leurs Brigantins, Frégates et Galions se retirent. L'on tire de cette ville quantité de cires, de cuirs et de raisins de Damas très excellents pour transporter en Europe. Et dans le milieu de cette ville il y a une grande Matamore[5] qui sert de sépulcre vivant aux pauvres Captifs, où il y en a encore aujourd'hui plusieurs qui n'en sont point sortis depuis plus de dix ans, et qui y ont presque toujours été substantés par les charités du sieur Boyer, marchand provençal de Cassis, qui ne les a jamais abandonnés. Le peuple de cette ville est la plupart d'Andalous, qui sont les Maures qui furent chassés d'Espagne, avec quantité de Juifs qui demeurent vers la Porte de la Marine. Comme elle est éloignée de deux lieues de la mer, lorsqu'il paraît quelques vaisseaux sur la côte, les habitants sont avertis par des feux qu'on fait dans des Tours, afin de prendre les armes et de se rendre sur le rivage.

Le lendemain de notre départ de Tétouan, nous arrivâmes à Malaga en Espagne, où nous fîmes la procession. Les RR. PP. de la Merci et tous les Espagnols nous reçurent comme en triomphe. Après nous avoir bien régalés, nous fîmes voile le quinzième pour venir en France, où nous arrivâmes à Marseille le vingt-six du même mois. On ne nous obligea qu'à quinze jours de quarantaine après laquelle nous débarquâmes. Bernard Bausset porta publiquement un tableau pour manifester le secours que Dieu lui avait envoyé.

Le jour de la fête de Dieu, nous fûmes à La Ciotat, où tout le Peuple en procession nous accompagna à la suite du très Saint-Sacrement avec plus de 2000 cierges allumés. Les sanglots et les larmes de plusieurs personnes dont les parents étaient en Barbarie nous firent fendre le cœur au milieu de tant d'Allégresse. Le Samedi ensuivant nous fûmes à Toulon. Mais en passant par Le Castellet, Bausset porta son Tableau dans la Chapelle de Sainte Anne, où il est demeuré en dépôt.

Je partis de Toulon le Dimanche au matin avec quatre autres pour aller à la Sainte-Baume, où j'eus le bien de voir les saints lieux où la Madeleine fit ses austères Pénitences. Deux jours après nous arrivâmes à Aix, où Son Éminence Monseigneur le Cardinal de Grimaldi nous donna sa bénédiction. Comme j'étais incommodé et que je ne pouvais pas suivre les autres, le R.P. Cartier, qui avait été envoyé de Paris pour nous venir recevoir à Marseille et qui nous conduisait (à cause que le Père Monel était resté à Marseille pour terminer ses affaires avec un marchand grec de Scio nommé Horenzo, qui leur avait prêté de l'argent), ce bon Père me prêta son cheval pour aller à Avignon, où il me fit embarquer sur le Rhône. Ce digne Religieux, dont la vertu et le zèle est au-dessus de tout ce que j'en puis dire, fut choisi par le Couvent de Paris pour venir, comme j'ai dit, nous recevoir en Provence. Et certes, on n'avait pu élire un sujet plus propre, car sans lui la moitié des Captifs qui sont venus à Paris n'y auraient pas été vus. Dans le temps qu'il n'était que séculier, il fut pris des Turcs qui le menèrent à Tripoli, où pendant huit années qu'il y demeura, il y supporta une captivité très rigoureuse, l'histoire de laquelle il donnera bientôt au public. Lorsqu'il fut de retour en France, il foula généreusement aux pieds tous les plaisirs du monde pour ne penser rien qu'à l'éternité, dans laquelle il pénètre bien avant par de profondes méditations, qu'il sert d'un exemple très rare à tous les Religieux de son ordre.

Lorsque nous arrivâmes à Lyon, les Religieux de la Très Sainte Trinité nous firent de bons accueils et nous régalèrent fort bien, après nous avoir accompagnés à la procession que nous y fîmes. Et de Lyon nous passâmes à Mâcon, où Monseigneur l'Évêque nous régala aussi. Nous fûmes ensuite à Chalon-sur-Saône, d'où nous traversâmes la Bourgogne en passant par Arnay-le-Duc, Saulieu, Avallon et Chablis. Nous fûmes reçus dans cette Ville, qui est le pays natal du Père Cartier, avec toutes sortes d'acclamations, et où les parents de ce bon Père nous donnèrent toutes sortes de rafraîchissements pendant deux jours. Ensuite nous vînmes à Auxerre, à Joigny et à Sens. Et nous arrivâmes à Paris le 19 de Juillet, onze ans moins douze jours après que j'en fus parti.

Le Révérend Père Joseph Sognot, Vicaire général de l'Ordre, Religieux d'une insigne piété et d'une vertu consommée, assisté des RR. PP. Auvry (ancien Provincial et Vicaire général de l'Ordre, Docteur en Théologie, célèbre Prédicateur et Rédempteur) et Blandiniere, à présent Provincial de Guyenne, et des RR. PP. Monel et Cartier Rédempteurs, et de tous les autres Religieux en bel ordre, nous vinrent quérir aux Jacobins du grand Couvent, et nous amenèrent en Procession à Notre-Dame où nous chantâmes le Te Deum. Et les jours suivants ils nous conduisirent à Saint-Sulpice, à Saint-Roch (où Monsieur le Curé fit des charités particulières) et à Saint-Paul, pour rendre grâces à Dieu et à Notre-Dame de la Merci de notre heureuse délivrance. Ensuite étant conduits à Versailles, nous eûmes l'honneur de saluer Sa Majesté[6]. La vue de laquelle ne nous donna pas moins de consolation que le recouvrement de notre liberté.

De là, je fus à Bonnelle, lieu de ma naissance, où je rencontrai tous mes parents pleins de vie, et le plus jeune de mes frères qui en était devenu Pasteur.


Repères historiques

« Ces bons Pères étant partis de Marseille le 13 du mois d'Octobre 1680 » — L'Ordre de Notre-Dame de la Merci, fondé en 1218 à Barcelone par Pierre Nolasque, se distingue des autres ordres religieux par un quatrième vœu spectaculaire : ses membres s'engagent à se livrer eux-mêmes en otage si nécessaire pour sauver des captifs chrétiens en danger de perdre la foi. Entre 1600 et 1635, les Mercédaires avaient déjà mené dix missions de rachat à Tétouan et deux à Salé, libérant près de 2 500 captifs. Celle de 1681 que décrit Moüette s'inscrit dans cette longue tradition, mais elle se heurte à un sultan bien plus redoutable que les corsaires de Salé.

Source : « The Redemptive Orders – Part 2 », Corsairs & Captives ; « Mercedarians », Catholic Encyclopedia

« Il faisait battre un Taureau avec les Lions lorsque nous lui parlâmes » — Le portrait que Moüette brosse de Moulay Ismaïl — cruel et avare, mais valeureux et fin stratège — coïncide remarquablement avec les témoignages d'autres Européens. Le consul de France Jean-Baptiste Estelle le décrivait comme « naturellement valeureux, infatigable à la guerre ». L'ambassadeur Pidou de Saint-Olon estimait qu'il avait tué de ses propres mains quelque 20 000 personnes en vingt ans de règne. Ce goût pour les combats d'animaux, mentionné ici au détour d'une phrase, était typique d'un souverain qui mettait en scène la violence comme instrument de pouvoir.

Source : « Ismaïl ben Chérif », Wikipédia ; « History: When Moulay Ismail put Christian slaves to hard labor in Meknes », Yabiladi

« Abdala Ben Aicha, Amiral de Salé » — Abdellah Ben Aïcha (vers 1646–1713) est l'une des figures les plus fascinantes du Maroc de cette époque : corsaire redouté devenu amiral de Salé, puis ambassadeur de Moulay Ismaïl auprès de Louis XIV en 1698 et du roi d'Angleterre. Moüette le montre ici dans un rôle moins glorieux, celui d'intermédiaire qui identifie les captifs les plus « rentables » pour empêcher leur libération. Sa carrière illustre la porosité entre piraterie, diplomatie et commerce dans le Maroc alaouite.

Source : « Diplomates marocains #3 : Abdellah Benaïcha », Yabiladi ; « Abdellah Benaïcha », Wikipédia

« Quatre mille Noirs qu'il a ordinairement de Gardes » — Ces gardes noirs sont les célèbres Abid al-Bukhari, armée d'esclaves noirs constituée par Moulay Ismaïl à partir de 1673. À son apogée, cette garde personnelle comptait entre 50 000 et 100 000 hommes. Le sultan avait fait rassembler tous les Noirs du royaume — y compris des musulmans libres, en violation du droit islamique — dans des camps militaires où hommes et femmes étaient formés dès l'enfance au service du trône. Le chiffre de 4 000 donné par Moüette ne reflète que la garnison permanente de Meknès.

Source : « Abid al-Boukhari », Wikipédia ; « Les Abid al-Bukhari, la garde royale noire du Maroc », Nofi

« Un Château, un Palais et des Sérails… sur chacune desquelles sont trois Fleurs de lys que nous y posâmes en l'année 1677 » — Moüette est l'un des rares témoins oculaires de la construction du gigantesque complexe palatial de Meknès, souvent comparé à Versailles. Le sultan aurait employé plus de 25 000 captifs chrétiens et 30 000 prisonniers de droit commun à cette entreprise colossale. Le détail des fleurs de lys sculptées par des esclaves français sur les tours du château de leur geôlier est d'une ironie poignante : les armes du Roi-Soleil ornant la forteresse d'un souverain qui retenait ses sujets en esclavage.

Source : « Kasbah of Moulay Ismail », Wikipedia ; « History: When Moulay Ismail put Christian slaves to hard labor in Meknes », Yabiladi

« Le Gouverneur de cette Ville, que nous avons vu cette année dans Paris pour Ambassadeur du Roi de Maroc » — Moüette fait ici allusion à Mohammed Temim, gouverneur de Tétouan, que Moulay Ismaïl envoya comme ambassadeur à la cour de Louis XIV en 1681–1682. Reçu à Saint-Germain-en-Laye le 4 janvier 1682, Temim négocia un traité d'amitié entre le Maroc et la France. Sa visite fut immortalisée par un tableau d'Antoine Coypel le montrant à la Comédie-Italienne. On mesure le vertige de Moüette : le même pouvoir qui l'avait tenu en esclavage envoyait ses représentants parader dans les salons parisiens.

Source : « Diplomates marocains #23 : Mohammed Temim », Yabiladi ; « Mohammad Temim », Wikipedia

« Son Éminence Monseigneur le Cardinal de Grimaldi nous donna sa bénédiction » — Girolamo Grimaldi-Cavalleroni (1597–1685), cardinal italien et archevêque d'Aix-en-Provence depuis 1648, était alors âgé de 84 ans. Ancien nonce apostolique et protégé du cardinal Mazarin — dont il avait été le principal consécrateur —, il occupait ce siège depuis trente-trois ans lorsqu'il bénit les captifs de retour de Barbarie. Sa présence souligne le caractère solennel et quasi liturgique du voyage de retour à travers la France.

Source : « Girolamo Grimaldi-Cavalleroni », Wikipedia ; « Le cardinal Jérôme Grimaldi », Au fil de la pensée

« Je fus à la Sainte-Baume, où j'eus le bien de voir les saints lieux où la Madeleine fit ses austères Pénitences » — Le sanctuaire de la Sainte-Baume, grotte naturelle nichée dans le massif provençal, est l'un des plus anciens lieux de pèlerinage chrétien. Selon la tradition, Marie-Madeleine y aurait vécu trente ans de pénitence après avoir évangélisé la Provence. Gardé par les Dominicains depuis le XIIIe siècle, le site rivalisait avec Rome et Saint-Jacques-de-Compostelle. Que Moüette, à peine libéré de onze ans d'esclavage, fasse ce détour de dévotion en dit long sur la piété du XVIIe siècle — et sur le besoin de donner un sens spirituel à ses propres souffrances.

Source : « Histoire de la Grotte », Sanctuaire de la Sainte-Baume ; « Sanctuaire de la Sainte-Baume », Wikipédia

« Le peuple de cette ville est la plupart d'Andalous, qui sont les Maures qui furent chassés d'Espagne » — Moüette identifie avec justesse l'origine morisque de la population de Tétouan. Après le décret d'expulsion de 1609, des vagues de réfugiés andalous, castillans et aragonais avaient afflué vers la ville, transformant ce petit port en une cité corsaire prospère. Les Morisques y apportèrent leur savoir-faire maritime — et leur soif de revanche contre l'Espagne chrétienne, ce qui fit de Tétouan l'un des nids de pirates les plus actifs de la Méditerranée occidentale.

Source : « Tétouan – La période morisque et la montée en puissance », CNRS Éditions ; « Barbary corsairs », Wikipedia

« Nous arrivâmes à Paris le 19 de Juillet… ils nous amenèrent en Procession à Notre-Dame où nous chantâmes le Te Deum » — Ces processions de captifs rachetés étaient de véritables événements publics dans la France d'Ancien Régime. Les deux ordres rédempteurs — Mercédaires et Trinitaires (dits Mathurins) — organisaient des cortèges solennels qui traversaient Paris depuis l'abbaye de Saint-Antoine jusqu'à Notre-Dame. Une estampe de 1785 conservée à la BnF montre encore cet usage, preuve que la cérémonie perdura plus d'un siècle après le retour de Moüette. Ces processions servaient autant à rendre grâce qu'à encourager les aumônes publiques nécessaires aux futures rédemptions.

Source : « Quelques processions de captifs en France à leur retour du Maroc, d'Algérie ou de Tunis », Persée ; « Ordre et marche de la procession des captifs françois… », Gallica – BnF


  1. « Safaro » dans l'original. Sefrou, ville au pied du Moyen Atlas au sud de Fès. ↩︎

  2. Bab el-Qala en arabe, littéralement la « Porte de la Forteresse » ou « Porte des Champs ». ↩︎

  3. « Asaïs » dans l'original. Il s'agit de la province de Saïs, région de plaines fertiles entre Fès et Meknès. ↩︎

  4. « Boüamaire » dans l'original. Rivière proche de Meknès, parfois identifiée à l'oued Boufekrane. ↩︎

  5. Matamore : cachot souterrain servant de prison pour les captifs, du mot arabe matmura (lieu d'enfouissement). ↩︎

  6. Louis XIV. ↩︎