Chapitre XIII
Du Commerce galant d'un Esclave Français et d'une Dame de Salé.
Les femmes Africaines sont la plupart dans l'âme fort peu chastes, ce qui procède tant de leur tempérament que de ce qu'elles n'ont qu'un mari à plusieurs. Néanmoins il leur est assez malaisé d'avoir aucun commerce avec des Mahométans. D'autant que les hommes qui sont extrêmement jaloux, et qui ne leur permettent guères de sortir, les en empêchent. Mais elles ne trouvent pas la même difficulté avec les Esclaves, dont leur mari se défie beaucoup moins ; soit qu'elles leur persuadent d'ordinaire que les Chrétiens sont aveugles, soit qu'ils croient que le feu (qui est le supplice des Chrétiens trouvés avec des Mahométanes) soit assez capable de donner de la crainte aux Captifs et de les empêcher de songer à leur faire une injure qui peut avoir de si funestes suites pour eux. Ainsi ils prennent mille précautions d'un côté et négligent d'en prendre de l'autre, et se donnent beaucoup de peines pour se garder des pièges les moins périlleux pour se prendre à ceux qu'il leur est le plus facile d'éviter. Cette histoire fera connaître ce que je dis.
Mahamet le Mararchy, qui était l'un des principaux de Salé où il exerçait quand j'y étais la charge d'Écrivain ou de Secrétaire du Roi pour le fait de la Marine, avait une fille extrêmement belle appelée Fatma qui était mariée avec Mahamet Abdala Tonfy, très riche bourgeois de la même ville. Cette femme était d'une complexion très amoureuse, et dès auparavant son mariage elle avait fait tout ce qu'elle avait pu pour séduire un jeune Capitaine Gascon fort bien fait qui était esclave chez son Père. Mais le Captif s'étant trouvé d'une vertu à l'épreuve de ses attaques, et ayant été racheté peu de temps après, Fatma n'en devint pas plus sage, et quoiqu'on lui eût donné un mari, elle conserva toujours le penchant qu'elle avait à la débauche.
Il est vrai que Tonfy ne contribuait pas peu à l'entretenir. C'était un homme fort doux, et qui lui accordait tout ce qu'elle lui demandait ; mais au reste, qui aimait fort les garçons et le vin (dont il avait chez lui une secrète provision), préférant les plaisirs défendus par la Loi à ceux qu'il pouvait légitimement goûter avec une femme.
Fatma en devint si mélancolique et si triste qu'elle tomba dans une maladie languissante dont on croyait qu'elle mourrait. Néanmoins avec les remèdes que lui donna un Chirurgien Français qui était Esclave de Cantillo Reys, beau-frère de son mari (et qu'on avait appelé à sa guérison à cause des preuves qu'il avait déjà données en plusieurs rencontres de son savoir et de son expérience), elle recouvra parfaitement sa santé. Le Chirurgien était un jeune homme fort bien fait, qui aurait été capable de plaire à une femme moins susceptible d'amour que Fatma ; ainsi il ne faut pas s'étonner si elle ne fut pas longtemps sans en vouloir pour lui.
Un jour qu'il était venu voir comment elle se portait, et si elle ne sentait plus aucun reste de maladie, elle lui découvrit sa passion en ces termes :
— « Pierre, lui dit-elle (car en Barbarie on appelle tous les Esclaves par leur nom de baptême), je vous ai de si grandes obligations que je ne crois pas pouvoir jamais dignement les reconnaître. Je ne vous dois pas moins que la vie, et sans votre assistance il n'y a point de doute que je n'aurais pu surmonter la langueur qui me consumait. Je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de payer un si grand service ; mais quand j'aurais de quoi vous combler de richesses, je ne m'acquitterais pas encore assez pour vous en vous donnant tout ce que je posséderais. Je ne vois qu'un moyen de m'en acquitter, qui est de vous consacrer une vie que vous m'avez conservée, et de me donner moi-même à vous. Ne vous étonnez pas de cette déclaration, mes yeux vous ont déjà pu instruire de mon amour si vous avez voulu les entendre ; mais comme vous ne m'avez point fait connaître que vous compreniez leur langage, je n'ai pas voulu demeurer plus longtemps sans vous confirmer par mes paroles ce que vous ont dit mes regards, et sans vous prier de me faire savoir votre sentiment. Et si vous n'êtes pas dans le dessein de répondre à ma passion, il y en a beaucoup dans cette Ville qui achèteraient bien chèrement ce qui s'offre à vous sans que vous y pensiez. Parlez donc, et me donnez lieu par votre réponse de ne point démentir l'estime que j'ai conçue pour vous. »
Le Captif, qui effectivement avait déjà pressenti quelque chose de l'amour de Fatma, ne laissa pas d'être fort surpris de son discours, et balança assez longtemps sur ce qu'il devait lui répondre. D'un côté le péril où il allait s'exposer le retenait, et de l'autre les appas d'une jeune femme qui s'offrait à lui d'elle-même le sollicitaient fort de se servir de l'occasion. Enfin la crainte étant la plus faible, il se resolut de complaire à Fatma.
— « Madame, lui dit-il, c'est avec trop de bonté que vous exagérez le peu que j'ai fait pour vous ; j'en suis trop bien payé par le plaisir qu'il y a de rendre service aux personnes de votre beauté et de votre mérite. Mais c'est vous qui par les faveurs que vous me faites, et par les sentiments que vous avez pour moi, me jetez dans la dernière confusion et me mettez dans l'impuissance de trouver seulement des paroles pour vous marquer ma reconnaissance. Tout ce que je puis vous dire, c'est que sous l'habit d'un Esclave j'ai le discernement d'un homme libre, et que je sais assez connaître le prix des choses pour ne pas refuser des offres aussi avantageuses que celles que vous voulez bien me faire. Je sais que je n'en suis pas digne, mais je tâcherai de suppléer par mon respect et par mon zèle à ce qui me manque d'ailleurs ; disposez donc, Madame, de moi et de ma vie. »
Ce fut assez pour conclure le marché de ces deux Amants, et depuis ce jour Fatma s'abandonna entièrement à cet Esclave. Il la venait voir fort souvent, d'autant que Tonfy, qui avait de l'affection pour lui à cause qu'il avait guéri sa femme, ne trouvait point à redire à ses visites qu'il faisait d'ordinaire quand le Maure était à la Ville. Le mari assez commode n'en aurait peut-être jamais pris d'ombrage, si quelques Juifs qui tenaient leur boutique proche de sa maison, et qui y voyaient aller l'Esclave presque tous les jours, ne lui eussent inspiré de la Jalousie, et ne l'avaient averti que toutes les fois que Pierre était chez lui, une Noire esclave de sa femme ne manquait jamais de venir sur la porte comme pour y faire le guet.
Cela fit que le lendemain, Tonfy, au lieu d'aller à son négoce comme il avait accoutumé, se cacha dans un Cabinet qui n'était séparé de la chambre de sa femme que par une cloison d'ais[1], au travers des entre-deux desquels on pouvait voir ce qu'on y faisait. Mais la Noire, qui était complice du crime de sa maîtresse, ayant entendu quelque bruit dans ce lieu et se doutant de ce que c'était, en avertit promptement Fatma.
Quand l'Esclave entra au logis, au lieu de lui parler comme à l'ordinaire, Fatma lui dit qu'elle le remerciait du soin qu'il prenait de la venir voir ; mais qu'elle avait peur qu'à la fin son mari ne le trouvant mauvais n'entrât en soupçon de sa conduite, et qu'il l'obligerait infiniment de ne plus venir la voir qu'on ne l'envoyât quérir ; que ce qu'elle lui devait faisait qu'elle avait peine à lui faire cette prière, puisque c'était malgré elle, et pour ne point donner lieu de mécontentement à un mari qu'elle avait sujet d'aimer uniquement. L'Esclave, qu'un clin d'œil avait d'abord averti de la feinte, répondit comme l'exigeait le discours qu'on venait de lui faire, et sortit aussitôt de la chambre.
Dès que Tonfy le vit parti de sa maison, il ouvrit la porte du cabinet où il s'était effectivement caché, et se jetant au cou de Fatma : — « Ah ma chère femme, lui dit-il, pardonne-moi si j'ai douté de ton honnêteté. Quelques personnes promptes à mal juger de tout m'ont voulu faire croire que les fréquentes visites de Pierre ne se faisaient pas sans dessein, et je me suis caché comme tu viens de voir pour mieux m'en éclaircir. Je suis à cette heure convaincu de ta fidélité, et l'Esclave peut venir ici désormais tant qu'il te plaira sans que j'en aie de la jalousie. » Il ajouta plusieurs autres discours fort tendres et fort passionnés pour adoucir l'esprit de sa femme, qui voulait paraître en colère de ce qu'il avait douté de sa vertu, et qui feignit de ne s'apaiser qu'avec peine.
Deux jours après elle conta tout à l'Esclave. Lequel ayant aussi su le nom des Juifs qui l'avaient fait soupçonner à Tonfy, résolut de s'en venger de la manière que je vais dire.
Il pria Cantillo son Patron de trouver bon qu'il prît quelques riches meubles chez lui, et qu'il lui permît de les porter vendre à ces Juifs ; qu'ensuite il l'accuserait de ce vol, et qu'il indiquerait ceux entre les mains desquels il l'aurait mis. Que Cantillo s'en plaignant aussitôt au Gouverneur, les Receleurs seraient condamnés à des bastonnades et à payer une grosse amende. Il avoua à son Patron que ces Juifs lui avaient fait une pièce dont il désirait se venger par ce moyen. Cantillo s'étant accordé à tout ce qu'il lui demanda, et les Juifs s'étant trouvés saisis de ce qu'on disait avoir été dérobé, ils reçurent deux cents bastonnades, payèrent chacun cent écus d'amende, et furent outre cela envoyés pour trois mois en prison.
C'est ainsi qu'ils furent punis d'avoir voulu troubler les plaisirs de l'Esclave et de sa Maîtresse, lesquels persévérèrent toujours dans leur commerce amoureux jusqu'en l'année 1678 que l'un et l'autre moururent de la peste.
Reperes historiques
« les femmes Africaines sont la plupart dans l'ame fort peu chastes [...] elles ne trouvent pas la meme difficulte avec les Esclaves » — Les recits de captivite europeens du XVIIe siecle abordent frequemment la question des relations entre femmes musulmanes et esclaves chretiens. La peine prevue pour un chretien surpris avec une musulmane etait le bucher, ce qui explique la confiance des maris maures : ils pensaient que cette menace suffisait a decourager toute tentative. Pourtant, comme le montre ce chapitre, la proximite domestique creait des situations que la loi ne pouvait empecher. Le theme traverse toute la litterature de captivite en Barbarie, de Cervantes a Mouette.
Source : « Eros en Barbarie aux XVIIe et XVIIIe siecles », CRLV, https://crlv.org/conference/eros-en-barbarie-aux-xviie-et-xviiie-si%C3%A8cles
« Mahamet le Mararchy, qui etait l'un des principaux de Sale ou il exercait [...] la charge d'Ecrivain ou de Secretaire du Roi pour le fait de la Marine » — Sale etait alors l'un des ports corsaires les plus actifs de l'Atlantique. Apres la fin de la « Republique du Bouregreg » (1627-1668), la ville demeura un centre majeur de la course sous l'autorite des Alaouites. Le secretaire de la Marine etait un personnage considerable : il supervisait l'armement des navires, le partage du butin et la correspondance avec les puissances europeennes. Les corsaires saletins ecumaient les mers jusqu'en Islande et Terre-Neuve, et avaient meme razzie le village de Baltimore en Irlande en 1631.
Source : « Pirates et corsaires de Sale », Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Pirates_et_corsaires_de_Sal%C3%A9
« Pierre, lui dit-elle (car en Barbarie on appelle tous les Esclaves par leur nom de bapteme) » — Cet usage du prenom de bapteme n'etait pas anodin. En effacant le nom de famille — et donc le rang social — l'appellation ramenait le captif a sa condition d'esclave, quel que fut son statut en Europe. Inversement, ce prenom chretien marquait aussi une frontiere religieuse : tant qu'on l'appelait « Pierre », il restait chretien. S'il avait renie, il aurait recu un nom musulman. Le prenom etait donc a la fois une humiliation et un dernier rempart identitaire.
Source : « Les captifs europeens en terre marocaine aux XVIIe et XVIIIe siecles », Cahiers de la Mediterranee, https://journals.openedition.org/cdlm/45
« un Chirurgien Francais qui etait Esclave de Cantillo Reys » — Les esclaves possedant des competences medicales ou artisanales jouissaient d'un statut privilegie en Barbarie. Un chirurgien valait une petite fortune sur le marche des captifs, car la medecine europeenne etait recherchee par les elites maures. Certains praticiens captifs finissaient par exercer quasi librement, circulant de maison en maison pour soigner les notables. Cette liberte de mouvement, comme on le voit ici, pouvait servir de couverture a des activites bien moins therapeutiques.
Source : « Les esclaves francais des Barbaresques », Wiki Guy de Rambaud, https://guyderambaud.fandom.com/fr/wiki/Les_esclaves_fran%C3%A7ais_des_Barbaresques
« quelques Juifs qui tenaient leur boutique proche de sa maison [...] ne lui eussent inspire de la Jalousie » — A Sale au XVIIe siecle, les communautes juives vivaient a proximite des quartiers musulmans et occupaient une place centrale dans le commerce local. Intermediaires entre les corsaires maures et les marchands europeens, ils etaient indispensables a l'economie de la ville mais aussi vulnerables aux represailles. L'episode de la vengeance de Pierre — qui fait accuser les Juifs de recel pour les punir de leur delation — illustre cruellement cette fragilite : deux cents coups de baton, cent ecus d'amende et trois mois de prison, sans veritable recours.
Source : « Histoire des Juifs au Maroc », Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_des_Juifs_au_Maroc
« il pria Cantillo son Patron de trouver bon qu'il prit quelques riches meubles chez lui [...] qu'il indiquerait ceux entre les mains desquels il l'aurait mis » — Ce stratageme revele un aspect meconnu de l'esclavage en Barbarie : la relation entre maitre et esclave n'etait pas toujours celle d'une domination brutale. Ici, le patron accepte de participer activement a une mise en scene frauduleuse pour aider son esclave a se venger. Cette complicite s'explique par l'interet mutuel : un esclave chirurgien satisfait rapportait des revenus a son proprietaire, qui avait donc tout avantage a le garder content et cooperatif.
Source : Leila Maziane, « Sale et ses corsaires (1666-1727). Un port de course marocain au XVIIe siecle », Presses universitaires de Caen, 2007
« persevererent toujours dans leur commerce amoureux jusqu'en l'annee 1678 que l'un et l'autre moururent de la peste » — La peste de 1678 fut l'une des grandes epidemies qui frapperent le Maroc sous Moulay Ismail. Arrivee de Tunisie et d'Algerie ou elle sevissait depuis 1670, elle toucha surtout les regions du Gharb et du Rif, faisant des milliers de morts. Le sultan ordonna l'interdiction de circuler entre les villes et fit executer les contrevenants par sa garde pretorienne. Que Mouette connaisse la date exacte de la mort des deux amants — et sa cause — montre a quel point la vie de la communaute des captifs de Sale etait suivie et documentee par les temoins de l'epoque.
Source : « Population et crise au Maroc aux XVIe et XVIIe siecles. Famines et epidemies », Persee, https://www.persee.fr/doc/camed_0395-9317_1977_hos_2_1_1493
Ais : planches de bois. ↩︎