Chapitre VII
Contenant l'histoire de Bernard Bausset qui fut exposé entre quatorze Lions affamés, le 15 Février 1681.
Quelques mois après notre retour d'Alcassar, Dieu se servit de la cruauté de Mouley Seméin pour faire éclater le soin particulier qu'il prend de ses serviteurs, et pour fortifier notre foi par un insigne Miracle.
Il y avait parmi les Esclaves Français un garçon de vingt-cinq ans nommé Bernard Bausset, de la famille des Bausset, anciens Consuls de Marseille, qui était natif de la ville d'Aubagne en Provence. Il était gardien des habits et des armes des Pages, et avait le soin des magasins Royaux qui tiennent à la première porte du Sérail. Outre cela, il apprenait la langue Espagnole à deux Enfants du Roi.
Comme ce Prince l'avait pris en affection et qu'il voulait l'élever plus haut, à quoi la Religion Chrétienne était un obstacle, il cherchait toutes sortes de moyens pour l'obliger de se faire Renégat. Et voyant qu'il ne pouvait rien gagner sur son esprit par la voie de la douceur, il se servait assez souvent de celle de la rigueur et des mauvais traitements. Un jour que sa résistance l'avait mis extrêmement en colère, prenant prétexte sur deux ou trois brins de paille qu'il rencontra devant lui, et sur ce que Bausset n'avait pas fait balayer une rue qui est entre les portes du Sérail, il le fit dépouiller tout nu. Deux Noirs, avec chacun une poignée de courroies, lui donnèrent plus de cinq cents coups, en sorte qu'ils lui firent venir le corps aussi noir que du charbon.
Après l'avoir fait mettre en cet état, il l'envoya avec deux grosses chaînes à notre prison pour s'y faire panser. Et après lui avoir laissé plusieurs jours, il le renvoya quérir et lui demanda pourquoi il restait au "bitte" (ainsi appelle-t-on la prison des Esclaves) pendant qu'on dérobait sa farine. De fait, ce jour-là on en avait dérobé un sac dans l'un des Magasins qui est proche la porte du Sérail.
— « Seigneur, lui dit Bernard, j'y ai toujours demeuré depuis que tu m'y as envoyé, et je n'osais pas en sortir sans ton ordre. »
Là-dessus le Roi lui porta un coup de lance qui le blessa légèrement au-dessous de l'œil droit. Il commanda à ses Gardes de le jeter dans le Parc aux Lions.
Ce Parc est entre quatre hautes murailles, comme une espèce de cour attenant les murailles du Château ; et n'est séparé de notre Bitte que d'un mur mitoyen de trois palmes de large. Lequel les Lions minèrent une fois, et peu s'en fallut qu'ils n'entrassent de nuit dans notre Prison.
Ce jeune homme, entendant prononcer cette cruelle Sentence, courut à l'échelle par où l'on montait, avec décret de se jeter lui-même dans le parc plutôt que de souffrir d'y être jeté. Le Roi descendit de cheval et monta aussitôt après lui, et lui dit de changer de Loi, autrement qu'il serait dévoré des Lions. Mais Bernard lui répondit généreusement qu'il ne s'en mettait pas en peine, et que de là dépendait sa félicité ; qu'ils ne lui pouvaient donner qu'une mort qui lui serait fort glorieuse, et qu'il aimait mieux que son Corps leur servît de pâture que de voir son âme en proie aux Démons.
Sur cela le Roi s'avança sur le bord du mur pour le précipiter. Mais Bausset, qui avait toujours les yeux sur ses mains, voyant ce qu'il voulait faire, se lança lui-même au milieu de quatorze Lions d'une grandeur prodigieuse, et qui n'avaient mangé de trois jours. Ces animaux, voyant de la Curée, se levèrent à l'instant et commençant à rugir, se mirent en devoir de se jeter sur ce jeune homme qui priait Dieu et se recommandait à Notre-Dame protectrice des Captifs et à Sainte Anne.
Mais comme s'ils avaient été retenus de quelque puissance secrète, ils se recouchèrent aussitôt. Quelques-uns néanmoins se relevèrent peu après et allèrent encore droit à lui, mais quand ils en étaient tout proche, ils passaient à côté sans le toucher. Entre autres un de ceux que la faim pressait le plus s'approcha sept fois pour le dévorer : sept fois passa outre sans le faire. Si bien que notre Captif, comme un nouveau Daniel, louait Dieu au milieu de ces bêtes cruelles qui n'avaient pas le pouvoir de lui faire aucun mal.
Le Roi, qui s'était retiré aussitôt qu'il fut tombé dedans, envoya deux fois voir s'il était dévoré, et lui offrir de le retirer s'il se voulait faire Mahométan. Mais il répondit à ceux qu'il envoya comme il avait fait à lui-même. Nous nous étions mis en prière pour implorer l'assistance Divine en sa faveur, et comme nous avions fait quelques trous à la muraille (qui était mitoyenne entre nous et les Lions) pour le voir, nous l'exhortions à demeurer ferme et à mourir plutôt que de renoncer à sa foi, ce qu'il nous promettait avec ardeur.
Cependant une Captive Espagnole fit solliciter le Roi pour la délivrance de Bausset. Cette Captive, qui s'appelait Maria de la Conception, était native de Sanlúcar de Barrameda en Andalousie. Elle était venue à La Mamora pour retirer son mari qui était en exil, et ils furent pris l'un et l'autre en s'en retournant en Espagne. Comme elle avait infiniment de l'esprit, sans blesser l'honnêteté, elle s'était acquise la bienveillance du Roi qui lui accordait toutes les grâces qu'elle lui demandait, aussi bien pour les Maures que pour les Chrétiens. On l'appelait la mère commune de tous les affligés, car elle ne se lassait jamais de demander des grâces. Elle et son mari nommé Jean de Cremona nourrissaient les Pigeons du Roi, et avaient le soin des Lions.
Le Roi, qui aimait Bausset, fut bien aise de cette prière, et il commanda aussitôt qu'on le fût délivrer. Il n'eut pas sitôt dit la parole que tous ses Pages coururent à l'envi les uns des autres à qui serait le premier, et laissèrent le Roi tout seul sous la première entrée du Sérail. Il s'en trouva tellement offensé qu'il les fit tous revenir, et à coups de cimeterre en jeta huit sur le carreau, couverts de sang et de blessures.
Néanmoins, quand sa colère fut apaisée, la Captive retourna encore le prier avec tant d'ardeur qu'il ne put lui résister, et lui ordonna d'aller avec son mari et un nommé Prieur, Chirurgien de Poitiers (dont j'ai parlé ailleurs), de retirer Bausset du Parc aux Lions. Ce qui fut exécuté à l'heure même, après qu'il y eut demeuré cinq heures ; car il n'était guère que quatre heures quand il s'y jeta, et il en était plus de neuf quand il en fut retiré.
Quelques jours après, les Lions n'eurent pas le même respect pour trois Fequirs[1], ou Sages de la loi de Mahomet, qui s'étaient ingérés de faire quelques remontrances au Roi sur ses cruautés : il les fit jeter dans le même Parc, où ils furent aussitôt mis en pièces.
Cette Histoire m'a paru assez considérable dans toutes les circonstances pour en faire faire une Attestation authentique, dont l'original a été rapporté en France, et que j'ai remis entre les mains des Révérends Pères de la Merci de Paris, pour satisfaire à la curiosité de ceux qui en pourraient douter.
Elle a été faite en la ville de Tétouan en Afrique, le 18 Avril 1681, et est Signée de :
- Bernard Bausset d'Aubagne en Provence
- Frère Bernard Monel, Religieux de la Merci
- Frère Ignace Bernede, Religieux de la Merci
- Toussaint Bayer, Marchand de Tétouan
- Nicolas Boyer, Marchand
- G. Moüette
- Noël Pinot de Cancale
- Macè Baudouin dudit lieu
- Nicolas Gaillard de Saint-Malo
- Pierre Havart de Rouen
- M. Millaud de la Rochelle
- N. Blaquetot de Rouen
- M. de Romigni de Nantes
- C. Penamen d'Angoulême
- C. Lanuzel de Brest
- Josselin Minçard de S. Malo
- Paul Le Vasseur de Pontoise
- Jean le Comte de Rouen
- François Pasquier de Harfleur
- Et Julien Chevalier de Paris.
Ceux qui ont signé au-dessous de moi étaient tous Captifs à Mequinez quand cela s'y passa. Bausset fut huit jours après retiré de captivité avec nous par les R.R. P.P. de la Merci, et depuis mon retour j'ai appris du Père Monel qu'il avait demandé l'habit dans un Couvent de leur Ordre, qu'on a promis de lui donner aussitôt qu'il sera de retour d'avec Monsieur de S. Amand, Ambassadeur du Roi vers celui de Maroc, qui l'a mené avec lui pour lui servir de Truchement[2].
Repères historiques
« Bernard Bausset, de la famille des Bausset, anciens Consuls de Marseille, natif de la ville d'Aubagne en Provence » — Les Bausset ne sont pas n'importe qui. Établis près d'Aubagne dès le XIVe siècle, ils accèdent au consulat de Marseille au XVIe siècle grâce au commerce maritime. Pierre Bausset, élu dernier consul de Marseille en 1536, acquiert la seigneurie de Roquefort en 1569. C'est aussi dans l'hôtel de Bausset à Aubagne qu'est ourdi en 1596 le complot qui permet à Henri IV de reprendre Marseille. Bernard est donc issu d'une lignée habituée au pouvoir et au risque — ce qui explique peut-être son sang-froid devant les lions.
Source : « Famille de Bausset-Roquefort », Wikipédia ; « L'hôtel de Bausset », Ville d'Aubagne
« Il le fit dépouiller tout nu. Deux Noirs, avec chacun une poignée de courroies, lui donnèrent plus de cinq cents coups » — La brutalité de Moulay Ismaïl envers les esclaves chrétiens est abondamment documentée. Surnommé le « roi sanguinaire » par les Européens, il aurait, selon certaines sources, tué 20 000 personnes de ses propres mains au cours de son règne (1672-1727). Plus de 25 000 captifs européens ont été détenus au Maroc sous son autorité, employés notamment à la construction de son immense palais de Meknès sous la menace constante du fouet. Le châtiment infligé à Bausset, pour quelques brins de paille, n'a rien d'exceptionnel dans ce contexte.
Source : « Les exécutions sanglantes de Moulei Ismaël et les captifs chrétiens », Persée ; « Le Maroc sous Moulay Ismail, prison à ciel ouvert pour les esclaves chrétiens », Yabiladi
« Il commanda à ses Gardes de le jeter dans le Parc aux Lions… Ce Parc est entre quatre hautes murailles » — La ménagerie royale de Meknès, appelée douyret es-sbaa (« la maison du lion »), faisait partie intégrante du complexe palatial. Les lions qu'on y gardait étaient des lions de l'Atlas (Panthera leo leo), aussi appelés lions de Barbarie : des fauves à la crinière exceptionnellement volumineuse et sombre, bien plus imposants que leurs cousins subsahariens. Éteinte à l'état sauvage depuis le milieu du XXe siècle (le dernier spécimen libre aurait été abattu en 1942 dans l'Atlas marocain), cette sous-espèce ne survit aujourd'hui qu'en captivité, notamment au zoo de Témara près de Rabat.
Source : « Lion de l'Atlas », Wikipédia ; « Lions, saints et sultans au Maroc », Éditions de la Sorbonne
« Notre Captif, comme un nouveau Daniel, louait Dieu au milieu de ces bêtes cruelles » — La comparaison avec Daniel dans la fosse aux lions (Daniel 6) n'est pas un ornement littéraire anodin. Depuis l'Antiquité tardive, « Daniel aux lions » constitue un stéréotype majeur de l'imagerie chrétienne, présent dans les catalogues de martyrs et les listes d'hommes miraculeusement sauvés par Dieu. Moüette inscrit délibérément le récit de Bausset dans cette tradition hagiographique : la résistance à l'apostasie, l'exposition aux fauves, la protection divine — tout le schéma narratif du livre de Daniel est reproduit, transformant un fait divers de captivité en exemplum de la foi.
Source : « Daniel dans la fosse aux lions. Lecture de Dn 6 dans l'Église ancienne », Persée
« Une Captive Espagnole… Maria de la Conception, native de Sanlúcar de Barrameda… venue à La Mamora pour retirer son mari » — La Mamora (aujourd'hui Mehdya) était une forteresse tenue par les Espagnols depuis 1614, prise par Moulay Ismaïl le 3 mai 1681, quelques mois seulement après l'épisode des lions. Sanlúcar de Barrameda, port andalou sur l'estuaire du Guadalquivir, était une plaque tournante du commerce avec les présides espagnols au Maroc. Le portrait que Moüette dresse de Maria — « mère commune de tous les affligés » qui intercède auprès du sultan pour Maures et chrétiens — révèle le rôle diplomatique informel que certaines captives pouvaient jouer dans l'entourage royal.
Source : « Siege of La Mamora (1681) », Wikipedia ; « Mehdya, Morocco », Wikipedia
« Tous ses Pages coururent à l'envi… il les fit tous revenir, et à coups de cimeterre en jeta huit sur le carreau » — On notera l'ironie terrible de la scène : le sultan ordonne de sauver Bausset, mais ses pages, trop empressés, l'abandonnent seul sous le porche. Sa réaction — frapper huit d'entre eux au sabre — illustre une violence imprévisible et capricieuse, que le père Dominique Busnot, aumônier trinitaire, a également décrite dans son Histoire du règne de Moulay Ismaïl (1714). Le moindre manquement au protocole pouvait déclencher une fureur meurtrière.
Source : Dominique Busnot, Histoire du règne de Moulay Ismaïl, 1714 ; « Quelques cas d'évasions de captifs chrétiens au Maroc », OpenEdition
« Les Lions n'eurent pas le même respect pour trois Fequirs… ils furent aussitôt mis en pièces » — Le contraste est voulu par Moüette : les docteurs de la loi islamique, qui avaient osé critiquer la cruauté du sultan, sont dévorés là où le chrétien Bausset a été épargné. Ce parallèle sert évidemment l'argumentaire apologétique du récit, mais il témoigne aussi d'une réalité politique : Moulay Ismaïl ne tolérait aucune remontrance, fût-elle fondée sur la charia. Son pouvoir absolu s'exerçait au-dessus de toute autorité religieuse.
Source : « Ismaïl ben Chérif », Wikipédia
« J'ai remis entre les mains des Révérends Pères de la Merci de Paris » — L'Ordre de Notre-Dame-de-la-Merci, fondé en 1218 par Pierre Nolasque, est l'un des deux ordres rédempteurs (avec les Trinitaires) voués au rachat des captifs chrétiens en terre musulmane. Ses membres ajoutaient un quatrième vœu aux trois vœux monastiques traditionnels : se livrer eux-mêmes en otage si nécessaire pour libérer des prisonniers. Entre 1617 et 1719, l'ordre a mené environ 85 rédemptions en Afrique du Nord, libérant plus de 16 000 captifs. C'est par leur entremise que Moüette lui-même fut racheté en février 1681, avec quarante-cinq autres prisonniers.
Source : « Les Ordres de rachat. Les Mercédaires », Persée ; « L'Ordre de Notre Dame de la Merci », Yabiladi
« Se recommandait à Notre-Dame protectrice des Captifs et à Sainte Anne » — L'invocation de « Notre-Dame protectrice des Captifs » renvoie directement à la dévotion mariale des Mercédaires. Selon la tradition, la Vierge serait apparue simultanément à Pierre Nolasque, à Raymond de Peñafort et au roi Jacques Ier d'Aragon dans la nuit du 1er au 2 août 1218, leur ordonnant de fonder l'ordre. La fête de Notre-Dame de la Merci, fixée au 24 septembre, a été étendue à l'Église universelle par Innocent XII en 1696 — soit treize ans après la publication du récit de Moüette, qui contribuait ainsi à populariser ce culte.
Source : « Notre-Dame de la Merci et la libération des esclaves », Encyclopédie Mariale ; « Ordre de Notre-Dame de la Merci », Wikipédia
« L'Attestation authentique… faite en la ville de Tétouan en Afrique, le 18 Avril 1681 » — Ce document, signé par vingt personnes dont Bausset lui-même et deux religieux de la Merci, est un cas rare d'« acte notarié » produit en captivité. Les signataires viennent de toute la France — Marseille, Saint-Malo, Rouen, Brest, Nantes, La Rochelle, Pontoise, Paris — ce qui dessine une géographie de la capture corsaire au XVIIe siècle. L'attestation, rédigée à Tétouan deux mois après les faits, vise à donner un statut juridique au miracle en vue d'une éventuelle reconnaissance ecclésiastique. Ce souci de preuve documentaire, typique de la Contre-Réforme, montre que Moüette écrit aussi pour convaincre les sceptiques.
Source : Germain Moüette, Relation de la captivité du Sr Moüette, Paris, 1683 ; « Germain Moüette, récit d'un captif français », Yabiladi